Iñárritu dit : « Ce que je recherche lorsque je regarde un film, c’est être témoin de scènes ou de moments dont je ne comprends pas forcément la signification, mais qui m’emportent quelque part, qui m’apportent une sorte de révélation intérieure. La révélation d’une expérience humaine qui me connecte à quelque chose dont je n’ai pas forcément conscience. C’est quelque chose d’intuitif et de très personnel, car ces moments ne signifient peut-être rien pour les autres. »
The Revenant est un film qui s’est accroché à mes tripes et refuse de les laisser tranquille depuis. Les sensations sont encore inscrites dans mon corps et mes pensées ne cessent d’y retourner. Une expérience cinématographique qui résonne en mille échos, mélodie composée d’intime et d’universel, dont je ne sais toujours pas vraiment quoi penser. Ce sentiment d’avoir profondément vibré pour une œuvre est la raison pour laquelle je ne cesserai jamais de m’intéresser à l’art. Autant dire qu’Alejandro et moi, on était fait pour s’entendre. (Alejandro, si tu me lis…)
Cette critique ne sera donc pas une critique à proprement parler tant il me paraît difficile d’être objective dans de telles conditions. Bien entendu, je pourrais te raconter les prouesses techniques (oui oui, c’est bien, tu as appris à repérer un plan séquence), les conditions de tournage (« oulala, ce qu’ils ont dû avoir froid les pauvres bichous, dans leur tente chauffée, entre deux prises »), le montage parallèle basé sur 3 axes (chère à Alejandro), la performance (oscarisée, motherfucker!) de Leonardo, la superbe coiffure de Tom Hardy ou même l’ours laissé pour compte, mais c’est ce que tu as déjà lu partout ailleurs alors serait-ce vraiment intéressant ? Moi j’ai plutôt envie de te parler de l’aventure vécue, de cette claque reçue en pleine figure là où je ne savais pas à quoi m’attendre, puisque c’est toujours en aveugle que je découvre un film de ce réalisateur.


The Revenant m’a tout d’abord plongée dans la contemplation d’un monde aussi terrible que majestueux. La première séquence en établit vite le contexte : eau, forêt, soleil couchant, trappeurs, campement. L’homme au sein d’une nature sublime mais qui, d’entrée, ne semble pas accueillante. Le rythme est calme et lent. L’atmosphère froide, humide, imposante. Tendue, aussi, car une menace pèse. Et puis, soudain, un ennemi invisible frappe. Le camp des trappeurs est attaqué, et tout devient progressivement chaos. La tension est passée du nul au tout en un rien de temps. Il faut se battre, fuir, mais aussi prendre les bonnes décisions alors que les priorités de chacun diffèrent.
A elle seule, cette séquence illustre bien ce que sera le film : une immersion dans univers sans pitié où, quoiqu’il arrive, la violence gouverne. Humains, animaux, froid, faim : la liste des ennemis sera longue. Peut-être même un peu trop, alors qu’Iñárritu frise plusieurs fois la surenchère (non je ne serai pas objective, j’en resterai à mon « frise », na). Même si cette idée traverse forcément l’esprit durant le film, elle n’empêche pas le spectateur de vibrer au contact des personnages, qu’il suit souvent au corps à corps. Le film est un survival. Et qui dit survival dit que les protagonistes vont en baver, pour le dire avec délicatesse. Ils en bavent d’ailleurs littéralement, et sans pudeur, car The Revenant est ouvertement un film organique et sensoriel.
Iñárritu installe rapidement son spectateur dans les ressentis physiques. D’abord en montrant la matière. Des corps au contact de la nature, de l’eau, de la terre, de la boue, de la neige. Des corps brutalisés, brisés, abîmés. Le film est cru, viscéral. L’humain souffre, confronté à une nature qui lui est aussi hostile que salutaire. On voit du sang, des organes, de la chair ; on ressent le froid, la douleur ou la chaleur ; on vit la peur, la haine et aussi le soulagement. Tout un panel de sensations et d’émotions qui jouent principalement sur le registre de la souffrance. Car une chose est sûre, oui : ce film n’est pas un film qui fait rire, ni même sourire (si ce n’est pour les éventuels moments de surenchère. Eventuels !) D’autant que si l’histoire en elle-même accorde peu de moments de répit, il en va de même avec ce qu’Iñárritu veut dire à travers elle.
Ici on nous parle d’hommes et de nature, mais surtout de la nature de l’Homme. A chacun d’y trouver son interprétation mais si les possibilités sont nombreuses il est impossible d’y échapper tant le film nous questionne directement. A quoi venez-vous d’assister ? demande ce dernier regard. Si je me suis formulée une réponse qui m’est très personnelle et qu’il me semble inutile de partager ici, je ne doute pas de l’intention du réalisateur de nous renvoyer chacun vers nos valeurs, nos croyances, et notre vision du monde. (Un monde dont la sublime essence a été capturée à la perfection par le chef opérateur Emmanuel Lubezki, qu’il m’est impossible de ne pas mentionner même si on a dit pas de technique. Nianiania)


The Revenant est une œuvre qui m’a parlé à travers le corps aussi bien qu’à travers l’esprit, ce qui en fait pour moi une grande œuvre. C’est la raison pour laquelle une étincelle scintille en moi chaque fois que j’entre dans une salle de cinéma, dans l’espoir que l’art me fasse vivre une expérience aussi marquante. Ce film, qui m’est profondément douloureux, m’a plu car il a su m’emporter loin, aussi bien sur le moment que par la suite. Il a su parler à mon être, et résonner avec grande force par son intensité en frappant parfois sans concessions la paroi de mes valeurs. Si pour certains cette œuvre est ratée en ce sens, elle n’en garde pas moins le mérite de s’être vue ambitieuse et teintée d’une sincérité à la fois naïve et grandiloquente. Et rien que pour ça, on peut dire merci à ce cinéaste, car des comme ça, on en voit plus beaucoup.


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Black_Snape
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le 13 mars 2016

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