Toucher les arbres
Naomi Kawase aime la nature et elle a bien raison. Elle sait divinement la filmer, les forêts notamment, nous faisant ressentir de façon viscérale ce que signifie toucher un arbre plus que...
le 30 nov. 2018
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Chacun a une bonne raison d’aller au cinéma. Tous, espérons, pour s’émouvoir grâce à l’un des trois “organes-du-spectateur” : le cerveau (la raison), le cœur (l’affection) et l’estomac (l’instinct). Avec VOYAGE À YOSHINO, son 11ème long-métrage de fiction, Naomi Kawase s’adresse aux trois, dans un drame poétique sur la renaissance à soi-même.
La cinéaste porte haut l’étendard du cinéma japonais contemporain. Mieux, elle est une des réalisatrices internationales les plus prisées par les grands festivals (7 fois à Cannes, mais aussi Locarno ou San Sebastian). Avec VOYAGE À YOSHINO, elle accueille une touche hétérogène en filmant pour la première fois une actrice française : Juliette Binoche. En l’invitant dans sa ville, Nara, elle insuffle une nouvelle dimension à son cinéma – quelque peu arrivé au bout d’un système avec Vers la lumière, son précédent.
Jeanne (Binoche) se rend à Yoshino, ce mont au coeur de Nara, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO pour sa forêt de 30 000 cerisiers et ses temples. La raison de sa présence, loin d’être touristique, reste longtemps un mystère, se révélant par petites touches. En croisant une des principales égéries de la France avec le Japon le plus traditionnel, celui quasi-intacte vénéré par l’animisme shintoïste, Kawase évite l’écueil de l’exotisme mutuelle.
N’existent alors à l’écran que deux personnes, indépendamment de leur origine et de leur aura de star : un homme (Masatoshi Nagase, habitué de l’auteure, toujours fascinant par son mutisme) et une femme. Tous deux saisis dans leur fragilité, sertis par une plantation d’arbres fourmillante et peuplée par la spiritualité qui l’habite depuis 997 ans.
Les enjeux narratifs sont réduits à peau de chagrin, tout le scénario étant pris en charge par la réalisation, tenant dans un prélevé impressionniste de cette forêt, jumelle de celle de Mogari (Grand Prix à Cannes en 2007). Ce qui saisit le plus dans les films de la cinéaste, c’est le maillage étroit entre une observation emphatique pour les êtres humains, leur environnement naturel (observation qu’elle a forgée grâce à ses nombreux documentaires) et un soin pour rendre compte de cette sensibilité par des agencements poétiques.
VOYAGE A YOSHINO ne déroge non seulement pas à la règle mais par une acuité redoublée dans le mixage son et la photographie trouve un acmé sensorielle inouïe. D’aucuns estimeront, non sans raison, que d’autres films de Kawase ont des plans plus beaux, mieux composés, plus marquants (Shara, La Forêt de Mogari ou Still the Water). Mais ils sont ici pris dans une logique lyrique telle qu’ils s’ouvrent à l’imaginaire des spectateurs et à leur interprétation propre. Le film résonnant comme un palimpseste sur lequel chacun y dépose le sens qu’il entend.
Pour composer sa musique cinématographique, le spectateur dispose de quelques touches pointillistes savamment orchestrées par la cinéaste :
• Deux êtres meurtries de l’intérieur et qui viennent trouver dans la forêt de Yoshino un apaisement, l’espace d’un recueillement, l’appel d’une ataraxie
• De très gros plans ou de sublimes plans d’ensemble de la nature qui viennent raccorder l’infimité des gestes et la macrocosme du monde
• Une dramaturgie du lieu et des personnages sous la forme de poèmes cycliques, aux échos multiples
Tout cela pris dans une temporalité qui tantôt suspend les marqueurs d’époque (est-on en 2018 ou il y a cent ans ?) tantôt propulse les signes modernes. Entretenant cette confusion pour rappeler que l’écologie, grand sujet qui tapisse ce voyage, est une manière de s’affranchir des diktats de son temps pour trouver une dimension éternelle.
Ce beau projet spirituel, qui sous-tend toute l’oeuvre de Kawase, n’est pas sans risquer d’ennuyer. Certains trouveront le voyage un peu chiche (préférant probablement les feux d’artifice merveilleux de Chihiro, par Miyazaki), d’autres apprécieront l’ascétisme (se rappelant, à travers lui, un autre grand voyage, à Tokyo, par Ozu). Gageons que c’est à la méditation que se livreront les spectateurs du film.
Flavien Poncet
Créée
le 29 nov. 2018
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