Quelle entrée dans l’imaginaire que ce livre de cauchemars, de chasse sauvage, d’innommable, de ruine, de nuit, de fous et de bourreaux, de violence et de révolutions, univers insensé gravitant autour la traque de Jorian Murgrave, l’ennemi du genre humain, aux rêves menaçants.
Le livre est une réussite en ce qu’il nous fait sans cesse graviter autour de ce « Murgrave » dont la nature réelle et métaphorique nous échappe. En effet, celui-ci n’a d’existence qu’à travers d’autres voix, le texte étant tissé par les rapports sur sa chasse, les lettres et les extraits plus ou moins véridiques de la biographie supposée de Jorian dont on explore la psyché, de l’enfance carcérale à la prise de pouvoir pour le peuple, en passant par l’époque de dealers de visages et de peaux.
On est donc immergé dans les récits et la légende autour de Jorian Murgrave, sans que le ‘puzzle’ ne se remette jamais tout à fait en place. On s’enfonce plutôt dans le labyrinthe des délires des biographes et des enquêteurs qui chacun atteignent des bribes de la vérité onirique – ou plutôt cauchemardesque – de l’histoire et du Murgrave.
En effet Jorian et tous les « non-Terrestres » [spoiler ? peut-on parler de spoiler pour un livre pareil ?] « ne s’échapperont plus des pièges qu’ils voulaient tisser pour l’humanité. Nous les avons retournés contre eux et il ne reste plus qu’à les laisser en proie à des cauchemars sans fin, au centre de nos terrifiantes forteresses. »
« Le récit ? Plus de récit », écrivait Maurice Blanchot à la fin de La folie du jour (1973), narration hantée par la loi, la médecine, la folie et l’écriture. Qu’est-ce qu’un Murgrave ? Qui est Jorian Murgrave ? Un non-terrestre, un molop déviant, opposé au genre humain. Une créature violente par solitude et par les tortures endurées.
Quel sens donner finalement à ce déluge d’images défigurées ? à ce texte qui réussit à toucher les confins de la littérature ? à en croire l’intellectuel fictif Slobodan-Kateh Minahualpa, il s’agissait de comprendre dans la geste de Jorian Murgrave « la volonté de rechercher, au cœur de l’inhumain, ce qui pouvait exprimer une souffrance non-partageable, ou des doutes non transmissibles ; la volonté en somme, de traquer des sentiments humains là où la civilisation terrestre se contentait de hurler à la monstruosité. »