J'ai lu une première fois ce livre voilà 30 ans. Etant épuisé à l'époque, j'ai dû faire des pieds et des mains pour en dénicher un exemplaire à la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg.
Le souvenir de cette lecture m'est revenu récemment après avoir vu "Stalker" de Tarkowski, et à ma grande surprise, j'apprends que le livre était à nouveau édité. Après tant d'années j'ai donc enfin mon exemplaire.
Homme de lettres et philosophe, Charles Baudoin étudie la psychanalyse dans les années 1920 aux côtés de Freud et Jung. Après ses propres découvertes, il s'éloigne peu à peu des deux maîtres et s'installe en Suisse où il exerça jusqu'à sa mort.
On ignore à quelle époque de sa vie il rédigea "Christophe le passeur". Ne souhaitant pas que son manuscrit soit publié de son vivant, le livre parut en 1964, soit un an après sa disparition.
Aux sources de la culture humaniste, ce conte allégorique est également profondément spirituel et se nourrit des écrits chrétiens des premiers siècles, replaçant l'homme au centre de la pensée. C'est un récit initiatique, questionnant les grands mystères de l'homme.
Toute la première partie est une méditation philosophique sous forme de dialogues avec les grand archétypes humains tel que Faust, Don Quichotte, Don Juan, Hamlet. Chacun peut reconnaître son propre visage dans cette immense tapisserie de portraits, où dans la pénombre de la confidence se révèle le fil invisible, celui d'une autre connaissance de l'homme dans sa pauvreté, sa petitesse mais aussi dans sa profondeur.
Christophe, un colosse de plus de 2 mètres, se retire du monde et s'installe tel un ermite au bord du Grand Fleuve, en un endroit guéable mais dangereux, coupé de rapides. Dans son ardente solitude, il se met au service des hommes, les aidant à franchir le fleuve sauvage sur ses épaules de géant. Les passant du Pays des Montagnes au Pays des Plaines, il accepte pour seule obole le récit de leur vie et pendant un instant partage avec eux la quête de leur destin.
"C'est ainsi qu'il entendit maintes histoires humaines et il n'en était pas d'indifférente, car il n'est pas d'homme qui soit indifférent. C'est pourquoi il les portait tous, lui, indifféremment sur son dos, ainsi qu'eût fait un pont de pierre"
Mais d'autres jours venaient où le poids se fit trop lourd et son humanité affable se fissura. Portant aussi bien les témoins hallucinés de la folie humaine que le Prince du monde, Christophe, si humble et laborieux, se mit à douter du sens de son action.
Il se sentit damné, tel Sisyphe reclus dans les enfers de la solitude et de l'oubli portant le poids de l'orgueil et de la défiance aux dieux.
Du fond de sa nuit, où seul le tumulte du fleuve s'accorde à son désespoir, l'appel d'un enfant le fait sortir des profondeurs de l'abîme. Renonçant à son voeu, il décide de reprendre son bâton de passeur une dernière fois.
L'Enfant, "lourd comme le monde mais jeune comme l'Eternité", faillit le faire chuter à plusieurs reprises.
Il lui sembla que même la charge d'Atlas lui aurait été plus légère.
De l'autre côté de la rive s'ensuit alors un dialogue inefable, un dialogue sans mots dont le sens ne peut être compris que par la vision de l'âme.
Lui, le croyant du Samedi Saint, la nuque raidit par le métier, qui ne contempla jusqu'à ce jour que la croix tracée par le chemin de passage et le fleuve, leva enfin les yeux vers les hauteurs.
Réconcilié par une lumineuse sérénité, il eu le sentiment d'avoir été porté par l'Enfant qu'il croyait porté.
"Etait-ce une clarté émanée des paroles de l'Enfant Gracieux? Etait-ce déjà la première lueur de l'aube? Le sable de la petite plage commençait à luire sous la nuit bourrue, comme à la fois la plus intime et la plus sûre des promesses"
De passeur de corps, Christophe devint passeur d'âmes.
"Le sens du monde est le sourire d'un enfant"