Critique de Le Revenant par Charybde2
Le pas de côté anthropologique désespéré d’un zombie nommé Baudelaire.Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2021/11/12/note-de-lecture-le-revenant-eric-chauvier/
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le 12 nov. 2021
L’idée de départ est aussi limpide qu’étrange : le 18 janvier 2018 (mais ailleurs dans le récit il est question du printemps qui s’annonce), Charles Baudelaire revient à Paris sous forme d’un zombie. On aura compris qu’en centrant son récit sur la figure du paria, même « jeune et décati, maudit parmi les maudits » (p. 15), Éric Chauvier s’intéresse ici à l’exclusion, ce qui constitue un lien tangible avec le reste de son œuvre, laquelle ne cesse de chercher des bornes à l’anthropologie, en balayant large, depuis le travail presque universitaire (Profession anthropologue) jusqu’au récit pas moins littéraire qu’un Houellebecq, par exemple (les Nouvelles Métropoles du désir).
Naturellement, l’errance qui caractérise tout zombie (figure moderne s’il en est) fait écho au goût de la flânerie chez Baudelaire (pour qui la question de la modernité est cruciale). Ainsi un assez long passage met-il explicitement en résonance les mésaventures de notre mort-vivant et des extraits du Spleen de Paris ou des Fleurs du Mal (cf. aussi une longue analyse du premier vers d’« À une passante »). De même, le milieu du XIXe siècle renvoie à 2018 : on ne sait pas exactement s’il est question de Baudelaire (l’écrivain) ou de Charles (le zombie) lorsque l’auteur affirme « Il n’est pas hasardeux d’affirmer qu’il n’existe sans doute pas de plus grand témoin d’une plus grande époque, traversée de plus grandes mutations, que ce crevard-là, qui se traîne, les yeux révulsés, comme halluciné, sur les pavés parisiens rendus glissants par le crachin hivernal » (p. 18-19).
Mais ce qui permet au texte de tenir, et d’échapper au statut de divertissement un peu condescendant d’intellectuel en manque de cultural studies auquel il semblait promis, – c’est aussi ce qui en marque les limites, – c’est assurément son caractère narquois. Les rencontres (avec une startupeuse, une vieille dame charitable, un trio de proxénètes…) et les diverses scènes de dévoration, partielle ou totale, sont surtout l’occasion de jeter, comme en passant, un œil non seulement sur notre temps, mais sur cette propension de l’humain à souvent faire n’importe quoi. « Si son apparence [celle de Charles] révulse les passants, une aura étrange émane de lui. Serait-il le Christ ressuscité ? Des situations moins significatives ont donné naissance à des religions millénaires » (p. 50) est l’une de ces digressions.
Comme le Revenant manie ainsi le sarcasme sans trop en faire, il évite aussi la démonstration de force balourde à laquelle sa situation de départ aurait donné lieu sous une autre plume.
Créée
le 3 sept. 2018
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