Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui se traversent, comme un désert où chaque pas brûle les pieds. Ainsi parlait Zarathoustra appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui ne racontent pas, mais prophétisent, qui n’enseignent pas, mais bouleversent. Ce n’est pas un traité, ce n’est pas un roman, ce n’est même pas un poème : c’est un cri. Un cri lancé au visage des faibles, des tièdes, des conformistes et des petits esprits qui cherchent un maître à suivre.
Zarathoustra descend de la montagne, mais pas comme Moïse avec ses tables gravées du doigt de Dieu. Lui vient briser les tables, fracasser les idoles, dynamiter chaque pilier sur lequel repose l’homme du ressentiment. Il annonce l’avènement du Surhomme, ce créateur de valeurs qui ne subit plus le monde mais l’engendre. L’homme est un pont, un passage, une matière brute à façonner. Rien n’est donné, tout est à conquérir.
Et pourtant, derrière cette grandeur, une faille.
Car Nietzsche, dans sa volonté de pulvériser les anciennes valeurs, finit parfois par abattre sans reconstruire. Ainsi parlait Zarathoustra proclame la mort de Dieu, mais à quel prix ? Dans sa haine de la morale chrétienne, il oublie que celle-ci, malgré ses mensonges, a produit des cathédrales, des fresques de Fra Angelico, la Divine Comédie et l’Hymne à la Joie. Si Dieu est mort, alors qui chantera ? Qui sculptera ? Qui osera rêver encore ? Zarathoustra veut brûler Rome pour bâtir une cité nouvelle, mais laisse-t-il autre chose que des cendres ?
Prenons un contre-exemple : Dante, dans sa Commedia, parcourt lui aussi un chemin de transformation. Mais son voyage, bien que semé d’angoisses et de ténèbres, aboutit à une lumière, à un sens. Zarathoustra, lui, proclame une ascension, mais où est son sommet ? Il danse, il rit, il méprise la masse, mais son Surhomme ne reste qu’un concept, une figure absente, un idéal non incarné. Ce que Dante réalise en traversant l’Enfer et le Purgatoire, Zarathoustra l’annonce sans jamais nous montrer le passage.
Et que dire du style ? Oui, la langue est fulgurante. Oui, chaque phrase claque comme un fouet sur le dos des âmes faibles. Mais cette prose prophétique, ce torrent de visions, finit parfois par se perdre dans son propre tourbillon. Il y a du grandiose, mais il y a aussi de l’emphase, une ivresse du verbe qui tourne parfois au soliloque hermétique. Nietzsche veut rivaliser avec les évangiles, mais à trop vouloir être un poète, il frôle parfois l’obscurité creuse.
Enfin, un point crucial : Zarathoustra méprise les foules, mais peut-on bâtir une nouvelle civilisation sans elles ? Peut-on créer une grande culture sans transmission ? Toute l’histoire de l’humanité montre que la grandeur ne surgit pas du mépris, mais de l’exigence collective. Ce n’est pas en crachant sur les hommes qu’on élève des temples. L’Italie de la Renaissance fut une époque de princes et de marchands, de génies et de mécènes, d’aristocrates et d’artisans. Pas une ère de surhommes isolés.