Parler de nouvelles latino-américaines ne revient pas qu'à parler de Borges ou de Bioy Casares : Horacio Quiroga a donné aux dix-neuf récits qui constituent "Anaconda" une couleur particulière. On y croise aussi bien des brûleurs de cadavres (« le Vampire ») et des charbonniers (« les Fabricants de charbon ») que des employés de bureau (« les Raies ») et des serpents (« Anaconda »), et même un cygne (« le Chant du cygne ») ; on y trouve de l'héroïsme (« Dans la nuit »), de l'humour (« la Crème au chocolat ») même noir (« Gloire tropicale »), du fantastique (« la Tache hyptalmique ») et de la rude réalité (« le Monte Negro »).
Le pari de l'unité est pourtant tenu, grâce à des thèmes (l'activité humaine : commerce, industrie et folie), à des personnages (Fritz Franke dans « Dans la nuit » et « les Hannetons », peut-être le premier narrateur du « Simoun » dans « les Fabricants de charbon », p. 90) et à un cadre (les confins de l'Amérique du Sud) récurrents. L'écriture est précise sans être sèche, le défi du mot juste un fil rouge du recueil : « Nulle part dans tout le nord du Sahara je n'ai entendu appeler simoun le guebli » (p. 54-55), « quelque chose que j'ai vu m'a fait penser au danger que deux choses différentes portent le même nom » (p. 117), « Oui, en aucune façon… oui, oui, répéta le vieux, pensif, en cherchant à se rappeler ce que voulait dire "en aucune façon" » (p. 149).
Tout les récits d'"Anaconda" ne se valent certes pas : des longueurs amollissent « Le Marbre inutile » ou « Les Fabricants de charbon », et certaines histoires manquent cruellement du hors-texte qui donne par exemple sa force à « La Tache hyptalmique » ou aux « Raies ». Mais l'auteur a confiance en ses moyens : changements de rythme inattendus, art de la chute ou petites touches d'humour à froid, il maîtrise ses effets. Et dès qu'il met en place le voile qui rend irréel l'univers de « La Langue », du « Yaciyatéré » ou de « Miss Dorothy Phillips, ma femme », il peut raconter n'importe quoi, et n'importe quoi paraîtra alors un rêve.
Un coup de règle sur les doigts du traducteur, ou du correcteur, qui confond "rennes" et "rênes", "sur" et "sûr", "tache" et "tâche". Moins gênant qu'une présentation des dialogues parfois confuse, qui complique inutilement la lecture du « Vampire » ou de « la Poulie folle ».