J'aime beaucoup lire les journaux intimes, surtout lorsque c'est lié à un artiste. C'est l'occasion de connaître le rapport intime entre un artiste et son oeuvre. Mais c'est aussi l'occasion de découvrir une plume différente de ce à quoi il/elle nous a habitués jusque là. En même temps, je pense que je suis suffisamment obsédé par l'idée de personnage que même s'il ne s'agissait pas d'un artiste, je me jetterais sur le journal ! D'ailleurs, je rêve d'un monde où le citoyen serait obligé d'entretenir un journal intime qui serait mis à disposition de tous dans une bibliothèque prévue à cet effet. Il serait même amusant de constater des liens d'un livre à l'autre, d'avoir un point de vue différent sur un même événement. Diantre, que ce serait bon ! Juste parce que j'adore les personnages. Si bien que lorsque je rencontre quelqu'un d'intéressant, peu importe mes rapports avec cette personne, il y a des chances pour que je veuille m'en inspirer pour la mettre dans une de mes BD. Là par exemple, je planche sur un petit projet mettant en scène une personne rencontrée ; le tout est d'en saisir un fragment. Parce que forcément, en fiction, on ne peut pas juste reprendre une personnalité complète pour l'insérer dans un personnage, sinon il paraîtra fou ! Imaginez un personnage qui entre dans une colère folle, puis qui se montre paresseux avant de se décider courageux pour affronter un conflit physique... je n'en suis qu'à trois traits de caractère et déjà on a l'impression que le personnage que je suis en train d'inventer ici n'est construit selon aucune rigueur. Non l'idéal, c'est de saisir un ou deux traits dominants et de s'en contenter.
Virginia Woolfe est ici un personnage épatant. On ne retrouve pas cette construction autour de traits de caractère dont je viens de parler, forcément, puisqu'il s'agit d'un journal intime où elle est elle-même. Toutefois, Leonard Woolf, son veuf mari, a décidé de rassemblé les textes de feu sa femme, en se focalisant tout ce qui a trait à la création, à son travail d'écrivain (pour le citer). Forcément, ça limite un peu le personnage, je dirai même plus ça le construit. Virginia est une femme rêveuse, dure avec elle-même et souffrant d'un cruel manque de confiance en elle. Ces traits se ressentent à chaque page. C'est passionnant.
Son écriture est passionnante. Evidemment, il s'agit ici d'une traduction, mais j'ose espérer que la traductrice a su rester fidèle à l'écrit d'origine. Je ne peux pas comparer avec son écriture plus formelle (je dis 'formelle' car je considère cette écriture-ci comme étant informelle étant donné que ce n'était pas destiné à être publié à la base) étant donné que je n'ai rien lu d'autre d'elle (quelle étrange idée, me direz-vous, que d'aborder un écrivain par son journal intime ?), mais en tous cas j'aime la simplicité dont elle fait preuve dans son journal. Quelques essais, quelques petites expérimentations ou effets de style, mais globalement une écriture assez directe, basique et efficace comme j'aime.
Ce n'est pas facile de bien écrire. Je trouve que sur SensCritique, par exemple, il n'y a qu'une ou deux personnes qui s'en sortent plus ou moins bien. Mais bon nombre des membres, y compris les plus populaires, y compris ceux qui rêvent de devenir professionnels, y compris moi, ont une très mauvaise plume, boursouflée d'effets de style inutiles, alourdissant chaque phrase avec un nombre malade de qualificatifs ou encore proposant trop abondamment un vocabulaire élitiste qui rend chaque phrase pénible à lire (et en plus on finit par se demander si l'auteur a bien dit ce qu'il voulait dire, en effet, je suis déjà tombé sur des passages qui n'ont juste aucun sens), des constructions 'audacieuses' systématiques (un paragraphe sur trois commence toujours de la même manière). Être écrivain, que dis-je? écrire, voilà un métier tout à part et auquel je ne prétendrai jamais : cela demande bien trop de rigueur, bien trop de travail, bien trop de connaissance des mots et en même temps une humilité exemplaire. Rares sont ceux qui jouissent de toutes ces qualités en même temps. Virginia, elle, a ce don. Si bien que maintenant je me sens obligé de découvrir son oeuvre.
Ce n'est pas seulement grâce à sa plume que j'ai envie d'approfondir sa bibliographie ; c'est aussi parce qu'elle en parle tout au long de son livre. Le fait que ce texte ne soit attendu par personne permet à l'écrivain de se montrer honnête : elle n'a donc pas peur de confier ses angoisses, ses aspirations, ses espérances, ses obstacles. Ce pourrait même être pénible pour certain parce que chaque nouveau roman est l'occasion de répéter une fois de plus ce schéma.
Du conflit, il y en a. Et tant mieux. Parce que c'est un élément important à toute narration à mes yeux, peu importe le médium. Si c'est trop lisse, trop simple, alors ça ne me va pas. Il faut du conflit. Ici, l'écrivain l'affronte chaque jour au travers de sa dépression, au travers des commandes, au travers des idées qu'elles lancent et qu'elles tentent ensuite de dompter pour en tirer un vrai sujet, au travers de la guerre qui se finira sans elle.
Et puis il y a cette absence de misérabilisme. Important ça. Etant donné qu'elle s'est suicidée suite à son état dépressif, je craignais que, à l'instar d'un Werther de Goethe, ça ne finisse dans l'apitoiement pathétique. Que la femme passe son temps à se plaindre des pires choses de la vie. Alors certes, elle se plaint beaucoup, mais pour contre-balancer à cela, il y a ces moments d'espoir. Très importants ! Car cela donne l'impression qu'il y a une porte de sortie. C'est ce qui différencie le conflit narratif du misérabilisme : il y a un espoir, il y a une solution, le spectateur peut croire que tout ira mieux. C'est le cas ici. De toutes façons, il faut bien le dire, on ne sent pas trop son état dépressif de tout le livre. C'est même parfois amusant. Le truc, c'est qu'elle ne s'arrête jamais sur ces moments d'intense désespoir. Elle se contente de dire qu'elle n'était pas bien, qu'elle a eu des migraines. Elle ne se sert donc pas de son journal pour pleurnicher, mais plutôt pour réfléchir ou tout simplement pour laisser plus de liberté à sa plume, ce qui nourrira ses romans.
Enfin, je me suis identifié à Virginia. C'est peut-être pour ça que j'ai tant aimé. Tous ces doutes qu'elle vit, je les vis au quotidien en tant que dessinateur de BD (non publié). Evidemment ce n'est pas la même chose, mais je suis sûr que même un non artiste peut s'identifier à ses doutes, à ses rêves. Personnellement je me suis retrouvé en elle. J'ai eu l'impression de lire mon propre journal, par moment. D'ailleurs, j'ai envie de tenir un journal. Ce n'est pas la première fois que j'y pense : j'aimerai que mon journal soit composé de mots mais aussi de dessins, étant donné que je fais de la BD. Mais je ne sais pas ce que ça donnerait. Ce serait beaucoup de boulot. En même temps je ne suis pas obligé de tenir ce journal tous les jours. Reste à savoir sur quel support : est-ce que j'écrirai et dessinerai sur des feuilles volantes que je relierai par la suite ou bien me procurerai-je directement un livre de pages blanches? J'y songe...
Bref, "Journal d'un écrivain" est un très bon livre : une biographie passionnante et passionnée, mais aussi le récit d'une femme écrivain qui parvient à sortir du lot, à s'imposer dans un milieu très masculin, à vaincre ses démons propres à tout artiste.
PS : pour la première fois, j'ai décidé de laisser un mot dans mon livre, à l'instar de tous ces autres gens qui en ont laissé pour la postérité et dont on hérite en seconde main. Peut-être le gommerai-je un jour, trouvant mon texte trop naïf. Je pense que je vais essayer de faire ça systématiquement.