Corneille sait. Il sait que son histoire est un peu décousue, complètement baroque (même si évidemment le mot n'est pas utilisé encore), que le premier acte est un prologue, les trois suivants une comédie, le dernier une tragédie, que c'est un divertissement, mais quelque chose de pas trop mal au vu du succès de l'oeuvre. Tout cela, il le sait.
Reprocher donc la bizarrerie de la pièce, ça ne marche pas. Puisque c'est conscient et même voulu. Admirons plutôt l'admirable triple myse en abyme de l'oeuvre, la virevolte sublime des événements, la présence d'une espèce de fantastique dans une tragicomédie neuve, un assemblage de morceaux divers inédit, bref, bref, un truc vraiment cool et novateur (pardon pour la récurrence de synonymes, mais c'est joli, ça sonne bien).
Ainsi, la qualification de "monstre étrange" que Corneille donne lui-même à son oeuvre en souligne le génie, mais n'insiste pas assez sur le positif de la chose. Une oeuvre extrêmement différente du classicisme cornélien que l'on connaît, à la fois grave et fraîche, subtile et superficielle, entre les amours rêvées d'Isabelle et les méfaits de Matamore, les extravagances de Clindor et les retournements de situation... Plus de complexité qu'il n'y peut paraître au premier abord, et du baroque, du baroque !
A lire, évidemment.