- Est-ce que jack Vance vous a beaucoup influencé, et à quel point le cycle de la Terre Mourante vous a servi de modèle pour le Livre du nouveau soleil ?
- C’est considérable. Je n’ai pas essayé d’imiter la Terre mourante, mais j’ai certainement pris cette idée de Jack Vance. Je l’ai lu de nombreuses années avant et cela m’avait énormément impressionné. Donc oui, ça a été une influence considérable. Je suis sûr que c’est là que j’ai pris l’idée de base qui sous-tend le Livre du nouveau soleil, l’idée d’une antiquité distante et d’une catastrophe imminente.
Fanzine Nova express, entretien réalisé par Lawrence Person, automne hiver 1998.
Alors que Mnémos va republier en juin prochain l’intégrale du Livre du nouveau soleil en un volume, j’ai replongé dans ce cycle, quarante ans après le début de sa parution française et presque autant après ma première lecture. Il est très rare que je relise un livre : mes goûts ont considérablement évolué, la science-fiction aussi, et la peur d’être déçu par des œuvres qui m’ont marqué plus jeune est un frein total. Mais Gene Wolfe est un peu à part : ses livres m’avaient laissé l’impression d’une œuvre plus littéraire, plus aboutie, à la construction plus réfléchie que la moyenne de mes lectures de l’époque.
Le Livre du nouveau soleil est un cycle composé à l’origine de quatre romans, écrits entre 1980 et 1983, alors que Gene Wolfe était éditeur dans une revue technique, Plant Engineering, où il s’occupait notamment de la section robotique. (fun fact : avant de travailler dans cette revue, Wolfe était ingénieur chez Procter et Gamble où il a développé le four à cuire les Pringles.) C’est suite au succès de ces quatre livres qu’il devint écrivain à plein temps. Le cinquième roman, le Nouveau soleil de Teur, n’est pas considéré comme faisant partie du cycle, même s’il est présenté ainsi en France. Ajoutons enfin que chaque tome du cycle a été récompensé d’au moins un prix majeur : BSFA, Locus, Nebula ou Campbell.
Mais revenons à ce premier tome, l’Ombre du bourreau. Sur une Terre tellement future que le soleil décline, Sévérian, jeune apprenti de la guilde des bourreaux, termine sa formation lorsqu’il tombe amoureux d’un prisonnière, la noble Thècle. Après que celle-ci subisse sa première séance de torture, Sévérian lui fournit discrètement un couteau pour qu’elle mette fin à ses jours. Cette trahison de son serment de bourreau devrait normalement le condamner à mort, mais la guilde ne voulant pas de mauvaise publicité décide de l’envoyer dans une province lointaine. Ainsi commence le long périple de Sévérian…
Écrit à la première personne, l’Ombre du bourreau a tout du roman d’apprentissage : on suit aussi bien la formation de ce jeune bourreau que ses premières rencontres, ses multiples erreurs dues à sa naïveté et sa découverte du monde lors de sa sortie de la citadelle où il a passé toute sa jeunesse. Tout cela est raconté par un Sévérian plus âgé dont on comprend par diverses allusions qu’il a connu un destin hors du commun. Élevé dans un milieu exclusivement masculin, le principal moteur du roman est la relation entre ce jeune homme et les femmes, femmes qu’il va aimer, torturer, accompagner, qui vont l’aimer aussi, le détester, le trahir. Cette relation, mélange de naïveté et d’idées préconçues, est parfois déroutante et représentative de son esprit en cours de construction.
Parmi ses qualités, Sévérian dispose d’une mémoire totale : il décrit donc précisément tout ce qui lui arrive, n’omet aucun détail. Nous sommes loin d’une fantasy vitaminée où les scènes d’actions s’enchainent sans répit, mais plutôt dans une autobiographie minutieuse, permettant à Gene Wolfe de déployer tout son talent, décrivant des lieux mystérieux comme les jardins de la ville, insérant des personnages secondaires dotés de leurs propres histoires et mystères, ajoutant un caractère fantastique à un récit très concret, situé dans un monde dont on ne saisit pas s’il est en déclin ou en renaissance, encore peuplé de références à son passé lointain.
L’ombre du bourreau risque de frustrer les lecteurs avides de sensations fortes : Sévérian, sur ces quelques centaines de pages, ne parcourt que peu de chemin et n’est qu’au début de sa découverte du monde. Gene Wolfe y diffuse pourtant énormément d’informations, donnant dès le début un ton unique à ce livre. Une œuvre majeure, un roman en quatre tomes, une écriture magnifique mélangeant avec finesse des éléments fantastiques à une science-fiction du futur lointain.