Le moins balzacien des Balzac
Amis de Balzac, ne cherchez pas ici de description de mobilier, de portraît physique annonciateur du destin du personnage, ni même d'intrigue familiale très resserrée. Ce roman a une composition lâche, de bric et de broc, pour une raison simple : Balzac a lié ensemble, comme il a pu, plusieurs nouvelles qui étaient autant d'études sur le corset social qui étouffe les femmes aux différents âges de leur vie. Autant dire que les ruptures de ton sont nombreuses.
"Premières fautes" s'ouvre sur une revue des troupes napoléoniennes devant le palais des Tuileries en 1813. Julie, accompagnée de son père, a un coup de foudre pour Victor D'Aiglemont, un jeune colonel bien fait sans cervelle. Son père la supplie de ne pas faire de folie. Ellipse, un an plus tard. Julie est dans une dilligence avec d'Aiglemont sur les routes de Touraine, ils fuient les troupes de la coalition. Julie, qui reste insensible aux beautés de Vouvray, se réfugie chez Mme de Listomère-Landon, une ancienne coquette, à qui elle avoue son insatisfaction totale (sous-entendus sexuels). Après les Cent Jours, Julie intrigue et obtient la pairie pour son idiot de mari, qui la trompe. Elle s'invite chez sa rivale et l'écrase en chantant une aria, mais son regard croise celui d'un jeune anglais, lord Grenville, qui était fou amoureux d'elle. Elle ne parvient pas à l'éloigner, et cet idiot meurt de froid en restant caché sur une de ses fenêtres.
"Souffrances inconnues" voit Julie retirée au château de Sainte-Lange, près de Fontainebleau. Elle ne voit personne, boude sa fille Hélène, qu'elle a eu de Lord Grenville. Julie a une grande discussion sur la famille avec le curé, qui jète l'éponge. Au bout de quelques mois, elle retrouve la force de retourner dans le monde.
"A trente ans" est mon chapitre préféré. Julie fait forte impression sur un jeune blanc-bec sympathique, Charles de Vandenesse. Victor est si bête qu'il ne voit rien. La naissance des sentiments est jolîment dépeinte.
"Le doigt de Dieu" est le chapitre où tout commence à dérailler. D'abord, figurez-vous que Balzac utilise un narrateur à la première personne ! Qui dit voir au cimetière du Père-Lachaise Julie avec son amant, sa fille Hélène et le petit Charles, enfant de M. de Vandenesse, le préféré. Au cours d'une dispute, Hélène pousse Charles qui tombe dans une mare et se noie. Plus tard, nouvelle scène de salon où un notaire que Vandenesse et Julie n'arrive pas à congédier multiplie les impairs. Le reste de la famille revient de l'opéra, où Hélène a fondu en larme devant une histoire de bâtard qu'un homme pousse dans l'eau.
"Les deux rencontres" est probablement le chapitre le plus déconcertant. Il se divise en deux scènes. L'idée est simple : un assassin se réfugie chez les d'Aiglemont (le mari est devenu général) et Hélène a un coup de foudre et fuit avec lui. Le malheur s'abat sur la famille : Victor part faire des affaires dans les colonies, mais quand il revient, son bateau est attaqué par les pirates. Le chef des pirates se trouve être le mari d'Hélène, laquelle le suit dans ses aventures avec bonheur. Victor rentre. Ellipse : Julie, veuve, va avec la dernière fille qui lui reste, Moïna, aux eaux dans les Pyrénées. Dans la chambre à côté, on vient de recueillir une mère et son enfant, qui se meurent : c'est Hélène et son fils.
"La vieillesse d'une mère coupable" raconte les avanies que Moïna, une enfant gâtée que Julie a marié à un beau parti, fait subir à sa mère. Moïna est à deux doigts de prendre un amant quand Julie a une attaque. Scène de repentir trop tardif.
L'idée est belle, mais la forme ne va pas bien. On retiendra les beaux passages sur la Touraine et les discussions sur la famille, mais je ne croyais pas lire un jour chez Balzac plusieurs pages décrivant l'abordage d'un navire par les pirates ! Cet épisode en particulier arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Le liant balzacien habituel n'est pas là, du coup l'ouvrage a quelque chose d'hétérogène et d'intrigant. Ce n'est pas un mauvais livre, et l'on suit bien l'idée directrice, ravageuse pour l'époque, mais ce n'est pas un livre sans défaut. Au fond, c'est un précurseur malheureux de Madame Bovary.