Comme dans l'Oncle Vania, on retrouve cette galerie de personnages dans la torpeur des amours manqués et des vies gaspillées. Cependant, ce qui m'a le plus marqué, c'est le discours sur l'aliénation de l'artiste de l'écrivain Trigorine.
Chaque phrase, à chaque mot, je vous épie, comme je m’épie moi-même, et je me dépêche de serrer ces phrases et ces mots dans mon garde-manger littéraire.
Pour Trigorine, l'écrivain est sommé d'écrire pour vivre, de tordre la matière spirituelle et de la poser sur une page, pour vendre et ne pas être oublié. ll vit avec l'idée fixe d'écrire, son attention ne fait jamais de pauses, et, dans ce chaos, il aliène toutes ses sensations, toute son expérience vécue, à son travail. La couleur d'un coucher de soleil ne lui évoque plus seulement une image, une idée, une émotion, mais des mots qu'il gardera précieusement pour les inscrire sur papier. Chaque instant de son existence, même les plus intimes, ne sont plus que carburant littéraire. La sève de sa vie ne lui appartient plus, elle appartient à sa plume.
Et c’est toujours, toujours ainsi, et je me prive moi-même de repos, et je sens que je dévore ma propre vie, que pour ce miel que je donne Dieu sait à qui, dans le vide, j’enlève le pollen de mes plus belles fleurs, j’arrache jusqu’aux fleurs et j’en piétine les racines.
Plus tard, dans le dernier acte de la pièce, Nina, maintenant actrice de théâtre, parlera de la vocation d'artiste comme un sacerdoce, une croix à porter.