Un quinquagénaire dépressif, juif, adepte de la musculation et travaillant dans un magasin d'aliments énergisants, voit sa vie bouleversée par plusieurs événements. D'abord, son fils qui revient à la maison parce que sa copine Jade l'a plaqué. Puis son père qui revient aussi à la maison parce que malade d'un cancer. Enfin et surtout, Tom va voler au secours d'une pauvre fille maltraitée devant ses yeux par un ignoble type. Or, Tom reproche à son père de s'être conduit lâchement lors d'un accident de voiture, ce qui entraîna le décès de sa mère : frileux au départ, il entend bien briser l'atavisme paternel et faire preuve de courage en secourant la malheureuse.

Chez lui, Tom est en conflit larvé avec à peu près tout le monde : avec son père Maurice on l'a dit, avec son fils qui lui reproche de négliger sa mère et de mener une vie médiocre, enfin avec sa femme Mathilde avec qui les échanges sont souvent tendus. L'irruption de cette jolie rousse au physique d'actrice porno va faire voler en éclat le fragile édifice familial.

L'histoire serait parfaitement banale sans la péripétie centrale du récit : la jeune fille, qui dit se nommer N7A, est... une vache. Elle ne se prend pas pour une vache non, elle en est réellement une. L'homme qui la maltraitait était son "propriétaire", un savant fou qui a réussi à lui donner tous les attributs d'un humain. En tant que vache, N7A est docile, elle rêve de vie dans la nature et est capable de soulever des poids très lourds. Et c'est à peu près tout : la quatrième de couverture nous promettait de faire comprendre "la sensation terrifiante d'être un animal dans le monde des humains". Une publicité mensongère : on est loin ici de Truisme ou de La métamorphose. Plutôt du niveau d'un film comme Didier. En moins drôle.

Thomas Gunzig a tenu à aborder tout un tas de thèmes sociétaux à travers son récit. L'antisémitisme (puisque Maurice est sans cesse travaillé par cette question), la recherche des origines rendue possible par les tests ADN (Tom, en fait issu d'une Péruvienne, échappant ainsi à la judéité qui l'avait poussé à développer ses muscles pour échapper à la caricature du juif rachitique), l'usure des couples âgés (le désir de Tom pour Mathilde s'est émoussé), les problèmes d'érection des jeunes hommes (Jérémie s'est mis en couple avec une super beauté, ce qui lui met une grosse pression), la question des réfugiés (le sort de N7A est assimilé à celui des migrants), le véganisme (puisque Tom est porté sur la viande, au grand dam de cette bobo qu'est Jade), la perte de sens de nos contemporains (l'épisode N7A redonne sens à la vie plan-plan de Tom), le masculinisme (à travers la figure du propriétaire de N7A)... N'en jetez plus.

La barque est lourdement chargée, mais pourquoi pas si tout cela était bien écrit ? Or c'est là que le bât blesse. Salement. J'ai coutume de relever, lors de ma lecture, les passages remarquables, bons ou mauvais. Ici, quasi que du mauvais.

Commençons tout de même par le bon, deux métaphores bien trouvées. Page 20, pour justifier l'absence de réaction du héros devant la scène où N7A se fait maltraiter :

Tom serra les dents : c'était parce que cette peur était profondément inscrite en lui, elle faisait partie de sa chair, elle parasitait ses connexions nerveuses, elle était une ancre d'acier qui l'immobilisait éternellement au beau milieu de la routine, de la tranquillité, d'une impression de sécurité qui l'avait toujours tenu à l'écart de la vie elle-même.

Même si "d'acier" était sans doute inutile.

Page suivante, on trouve "il la refoula aussitôt dans le compost sombre de son inconscient". Assez joli.

Mais quasi rien au-delà de la page 21 ! Thomas Gunzig aime les métaphores, presque autant que Kamel Daoud. Problème, celles-ci sont la plupart du temps d'une grande banalité. Quelques exemples. Page 101, "la nuit hivernale enveloppant le monde de son drap de givre et de silence". Page 157 : "son genou lui faisait aussi mal que si on y avait planté un clou". Page 159 : "Le soir même, Tom rentra chez lui. L'atmosphère y pesait aussi lourd que celle d'une journée d'orage". Page 166, cette belle salve de métaphores convenues :

Les petits rituels du quotidien rythmèrent à nouveau les matins et les soirées et la monotonie rassurante des vieux couples s'installa entre eux, comme elle le faisait avant, les enveloppant à la manière d'une ouate douce et tiède [1], les calmant comme une verveine [2], les apaisant comme de l'éther [3], les berçant comme on berce un enfant [4] qui serait tombé à genoux sur du gravier.

"Les calmant comme une verveine", franchement... personne chez l'éditeur pour lui demander de chercher un peu plus loin ?...

D'autres fois, les métaphores sont tirées par les cheveux, donc peu efficientes. Page 38 : "Pas cette fois, dit son père avec le regard lointain d'un lieutenant d'infanterie se préparant à mourir pour son pays". Page 75, le trivial "la journée, le ciel prenait une coloration bleu électrique si somptueuse qu'elle avait l'air d'être produite en studio" n'est pas plus percutant.

Cette banalité s'étend parfois aux dialogues, comme page 60 : "- C'est vraiment incroyable, tu ne sais vraiment rien faire ! J'en ai marre, je suis pas baby-sitter !" (dans la bouche du méchant propriétaire de N7A). Ou à certaines phrases telles que, page 69 : "L'instant d'après, il chassait ces pensées, s'agaçant qu'elles aient pu lui venir".

On déplore çà et là quelques fautes de français, comme page 101 : "Tom se souvenait parfaitement de la première fois qu'il était rentré dans une salle de musculation". Entré pas rentré si c’est la première fois.

Des facilités comme le fait d'écrire en lettres capitales avec moult points d'exclamation pour exprimer que quelqu'un crie. Page 101, "- NE CRIE PAS ! NE ME CRIE JAMAIS DESSUS !!!!!! JE RACONTE CE QUE JE VEUX A QUI JE VEUX, OK !!!!! hurla Jade".

De la lourdeur dans l'expression, quelques lignes plus loin : "Avec des gestes lents, il referma sa veste, remonta son col et il quitta l'appartement". Le dernier "il" alourdit inutilement la phrase. Gunzig est coutumier du fait : page 157, on peut lire "Il se changea avec les vêtements qu'il avait emportés avec lui dans son sac et il partit travailler". Autre répétition malaisante, page 159 : "Elle s'appliquait à donner à la soirée l'apparence d'une soirée normale mais bien entendu, après la crise de la veille, tout le monde savait que ce n'était pas une soirée normale". "Tout le monde savait qu'il n'en était rien", c'eût été mieux, non ? Page 163 : "J'ai l'impression que vous êtes tous occupés à regarder vers l'arrière pour ne pas regarder vers l'avant". Outre la platitude de l'idée, il y avait moyen de formuler ça mieux...

Gunzig cède parfois à un didactisme inutile, comme page 146 : "Les Juifs se sont fait massacrer et les Incas se sont fait massacrer. Les Juifs se sont fait massacrer par les nazis et les Incas par les conquistadors". On avait compris, il n'y avait pas nécessité de préciser par qui... (Et la répétition de "se sont fait massacrer" était inutile.) Les éditions Au diable Vauvert fabriquent des livres de facture originale et agréable (et l'on sait à quel point ça compte aujourd'hui pour se vendre), mais ils devraient aussi investir dans un correcteur de qualité - autre que l'Intelligence Artificielle bien sûr.

On ajoutera encore les titres de chapitre, qui se réfèrent aux différents muscles : Pectoraux, Biceps, Psoas... sans que jamais le contenu du chapitre corresponde au muscle cité. Le procédé finit donc par apparaître pour ce qu'il est : un pur procédé, gratuit, pour faire bien.

Enfin, il y a la fin du récit, gnangnan au possible. Page 212, après que son père a sauvé Tom d'un accident de voiture, payant ainsi sa dette :

Quel courage se dit Tom, j'aime tellement mon père.
Il le lui dit à haute voix :
- Je t'aime, papa [oh là là...]
Son père qui l'avait entendu [?] le regarda, les yeux chargés de désespoir :
- Je t'aime aussi.

Avant que N7A n'extraie Tom de l'habitacle avec ses gros muscles. Elle gagnera ensuite des concours, ce qui lui permettra d'aller s'établir dans les montagnes. Je m'étais dit, prenant connaissance du sujet : "ah peut-être un ouvrage subversif, dérangeant". Il s'achève comme un roman de gare.

En fin de livre figure la liste des auteurs publiés par cet éditeur, avec pour chacun les prix qu'ils ont remportés. Incroyable le nombre de prix littéraires en France, soit dit en passant, ce qui en relativise un peu l'importance. Je constate que Thomas Gunzig en a pas mal à son actif : Victor-Rossel, International Club Med (un prix Club Med ?!), des Editeurs, Masterton, etc. Alors de deux choses l'une : soit il s'agit d'un opus faible du romancier, soit ces prix sont fortement sujets à caution. Laissons, par charité chrétienne, la question ouverte.

5,5

Jduvi
5
Écrit par

Créée

le 14 avr. 2025

Modifiée

le 15 avr. 2025

Critique lue 23 fois

Jduvi

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