"Le livre est diffus et bourbeux"
Je vais illustrer mon avis par la critique de Virginia Woolf à l'égard de "Ulysse" de James Joyce que l'on retrouve dans l'ennuyeuse préface de l'édition Folio Classique (qui, en voulant prouver que le livre possède une certaine unité, souligne encore plus le foutoir que constitue ce livre) :
"Le livre est diffus et bourbeux [...] Je ne puis m'empêcher de penser à quelque galopin d'école primaire, plein d'esprit et de dons, mais tellement sûr de lui, tellement égoïste qu'il perd toute mesure [...] qu'il consterne les gens bien disposés à son égard et ennuie sans plus ceux qui ne le sont pas."
Chose intéressante, après une première lecture relâchée de ce passage, j'ai cru que cette critique était celle d'un autre à l'égard du livre que je venais de lire (oui parce que les préfaces de Folio ont la bonne idée de divulguer le contenu des livres qu'elles introduisent., ce qu'il fait qu'il vaut mieux les lire a fortiori...) tant cette dernière décrivait parfaitement mon impression (à quelques variables, ici passées sous silence, près).
Pourtant, le livre ne manque évidemment pas de fond ni même de technicité littéraire. On y retrouve même une composition presque visuelle : on voit la caméra s'éloigner des personnages pour revenir à l'absolu au rythme des changement de modalités du discours, on voit l'ellipse se produire telle une vague qui érode le contour d'une situation pour en présenter une nouvelle par jeu de miroirs, on entend même la musique du discours se déroulant tel un fleuve, un torrent même quand le rythme narratif s'accélère. On y retrouve aussi le thème du temps avec ses réminiscences proustiennes, son irradiation confuse, sa fuite, ses reflux, ... Le moi n'y est aussi jamais figé avec des personnages comme Clarissa (la fameuse Mrs. Dalloway) sans cesse redéfinie en fonction de l'observateur voire de l'instant. Mélancolique mais pas forcément pessimiste, le livre revisite le fantasme angoissant de la mort par le biais de Septimus, personnage censé être une espèce d'alter-ego de l'héroïne.
Mais pourquoi donc le livre ne fonctionne pas ? Tout simplement parce qu'il est un condensé littéraire de trop d'idées, de trop de sensations, ce qui lui donne l'allure d'une espèce d'amphigouri désagréable qui part dans tellement de directions qu'il ne débouche finalement sur rien. A dire vrai, une forme cinématographique serait sans doute plus pertinente, la musique et l'image pouvant être plus facilement complémentaires pour exprimer la pensée de Virginia Woolf. Le parti pris de ne pas respecter un schéma narratif classique n'est pas complètement assumé, de fait on a plus l'impression d'être en face d'un récit caduc ne laissant plus que très peu de place au fond du livre trop dense. Au final, je reste sur l'impression que me laisserait une énigme sous forme d'un puzzle inutilement sibyllin.
Malheureusement, ce livre échoue donc pour moi du fait d'un excès de réflexion détruisant la limpidité littéraire que j'aurais aimé retrouver. Cette mauvaise impression que m'a laissée ce livre est d'autant plus forte que j'ai achevé de lire "A la Recherche du Temps Perdu" il y a quelques mois.