Offenses
6.7
Offenses

livre de Constance Debré (2023)



La démonstration est implacable, le regard sur la société et la justice sans concession, le récit serré, concis, vrai : s’extraire de la misère, « s’en sortir » comme on dit, est chose quasi impossible. Quoi qu’on fasse, on est rattrapé par la drogue, le crime, la prison. Et l’autrice se place du côté des petits, de ceux qui sont engloutis dès le début, des victimes, même si ces victimes sont des assassins. Pour eux « tout est abîmé. Tout est abîmé dès la naissance ensuite ça ne fait qu’empirer. »

Car « ça peut venir tôt que tout soit trop tard.»

Elle raconte l’histoire d’un jeune gars écrasé par la misère sociale qui a le projet de refaire sa vie ailleurs avec sa femme et son môme. Mais quand on vient de ce milieu-là, on y reste. Le seul mouvement possible est vers le bas. On a beau vouloir s’extraire, on a beau vouloir que « ça cesse », on est « retenu » par la dette au dealer, par l’absence de boulot, par une famille toxique ... Et Constance Debré s’inclut dans le groupe de ceux qui apparaissent comme des coupables alors qu’ils ne font que subir la pression d’une société et d’une soi-disant justice qui les accablent. « C’est avant les actes que tout se joue, qu’est-ce qu’on peut faire contre ça, rien. Il se condamne d’avoir cru, un instant, qu’il pouvait s’échapper. Échapper à quelque chose qui est la cité, sa famille, les dealers. Péché de démesure. » C’est l’ubris de la grande tragédie des temps modernes. Parce que pour qu’il y ait des grands, il faut qu’il y ait des petits : « sans dessous, il n’y a pas de dessus.» Selon Constance Debré, l’origine du mal « n’est pas dans celui qui le commet mais dans l’humanité tout entière.» L’autrice semble constamment interpeller son lecteur : « Vous ne tuerez point en effet. Mais pas parce que vous êtes meilleurs que nous, vous n’êtes pas plus près du bien que nous. Car il faudra qu’on parle du bien puisque c’est toute la question du bien et du mal cette affaire, quelque chose qu’il faudra bien que vous affrontiez, même si vous n’êtes plus habitués.» Soudain, en lisant ces lignes, j’entends la voix de Jean-Baptiste Clémence dans « La Chute » de Camus qui au fur et à mesure de son discours tisse une toile pour nous prendre au piège de la culpabilité. « Il faut donc commencer par étendre la condamnation à tous, sans discrimination, afin de la délayer déjà.» disait-il…

En tout cas, Constance Debré nous rappelle que nous sommes coupables nous aussi avec notre casier judiciaire vierge, nos bonnes manières et notre conscience tranquille. Et pourtant, ce sont les autres qui portent le fardeau : « Je suis coupable oui, mais je suis coupable à votre place. Puisqu’il faut bien que quelqu’un porte la faute, puisqu’il faut bien que quelqu’un porte la peine. »

Certaines formules d’« Offenses » sont d’une force et d’une beauté inouïe. Allez, je ne peux m’empêcher de vous livrer les quelques lignes de fin de ce grand texte parce que je les trouve sublimes : « Ce monde d’égalité et de justice, ce monde de délicatesse et de bon goût, ce monde d’intelligence et de livres, votre monde qui ne sera jamais le nôtre, celui en dessous duquel nous vivons, celui qui se nourrit de nous. Vous avez bien fait de récuser Dieu, d’annuler le jugement dernier, de ne plus craindre l’heure où vous pourriez être jugés de tout le mal dont est fait votre bien. »

Superbe ! Et tellement vrai !


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lireaulit
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le 8 mars 2023

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