Quand commence le capitalisme ? Tout dépend de la définition que vous donnez de ce concept. Jérôme Baschet plaide pour définition restrictive du capitalisme, même s'il ne qualifie pas sa définition de cette manière. Cette définition a l'avantage de délimiter clairement le concept de capitalisme afin de proposer une explication de son émergence qui soit aussi précise que possible.
Il faut cependant attendre la troisième et dernière partie du livre pour que Baschet pose explicitement les "critères" de la définition du capitalisme. Je vous laisse lire le livre pour prendre connaissance de cette définition dans son intégralité. Je la résume cependant : le capitalisme tel qu'il est entendu par l'auteur implique que ce système s'empare de la production des marchandises et non pas seulement de leur circulation. Les rapports sociaux doivent être modelés par le système capitaliste et une forme de marché régulant de manière anonyme les prix doit exister. L'économie naît en tant que sphère séparée de la société et l'individualisme est par ailleurs nécessaire à son émergence et à celle du capitalisme. La monnaie devient un équivalent général abstrait de toutes les marchandises. La marchandise au sens spécifiquement capitaliste implique l'exploitation de la force de travail afin d'en tirer un surplus, au lieu de tirer un bénéfice de la seule mise en circulation de la marchandise (par exemple, déplacer une marchandise d'un point A du globe à un point B, d'un port à un autre). En bref, pour définir un monde capitaliste, le monde social doit être organisé en fonction de l'économique, et non l'inverse.
Ainsi, Baschet différencie nettement le capital du capitalisme. Le capital est l'argent utilisé en vue de produire davantage d'argent. Les diverses définitions du capitalisme qui sont à la mode réduisent celui-ci à la présence de capitaux dans une société donnée, même si cette société a quatre ou cinq millénaires. Dès lors, dès qu'un marchand utilise son argent dans l'optique d'obtenir un bénéfice, il y a capitalisme, selon une certaine pensée simpliste (et dominante) inconsciemment héritée d'Adam Smith. Or, pour Baschet, c'est d'autant plus problématique que cette conception est souvent reprise par les historiens qui se veulent de gauche.
L'auteur s'attache donc dans la première partie du livre à analyser et à discuter l'historiographie de l'avènement du capitalisme. Ses analyses laissent donc apercevoir, de manière implicite, la définition restrictive du capitalisme qu'il donnera dans la dernière partie du bouquin. Baschet revendique donc une vision "discontinuiste" et "endogène" de la naissance du capitalisme, contrairement à une historiographie qui serait "continuiste" et "exogène". Par exemple, l'historiographie classique de la naissance du capitalisme serait donc incapable d'expliquer pourquoi l'Europe a pu décoller et dominer le globe à une période finalement assez récente alors que, pendant plusieurs siècles, l'Europe était en quelque sorte "à égalité" (d'un point de vue démographique, technologique...) avec la Chine.
La naissance du capitalisme serait une discontinuité par rapport à l'Histoire au sens où son avènement n'avait rien "d'automatique" et que sa naissance a impliqué des changements rapides et brutaux des sociétés impliquées. L'auteur revendique également une analyse endogène de l'éclosion du capitalisme en ceci qu'il faudrait analyser son émergence sans avoir absolument besoin de se rapporter à un événement provenant de "l'extérieur" de la terre d'origine du capitalisme, à savoir l'Europe et notamment l'Angleterre. En effet, l'historiographie dominante ferait remonter le capitalisme à des périodes toujours plus lointaines, ce qui ne permet pas d'analyser les changements décisifs qui ont eu lieu au moment de la naissance effective du capitalisme telle qu'elle est périodisée par Baschet, à savoir entre 1760 et 1830. Enfin, cette historiographie serait exogène car elle établirait un lien nécessaire entre l'émergence du capitalisme et la colonisation des Amériques à partir de 1492. Or, Baschet montre bien que 1492 ne marque pas un tournant décisif permettant l'avènement du capitalisme, même si, bien sûr, la colonisation des Amériques aura son importance sur le long terme pour celui-ci. A vouloir éviter l'eurocentrisme, ces analyses ont pu proposer des conceptions americano-centrées qui sont critiquables. D'autres auteurs ont par ailleurs mis en avant d'autres aires géographiques où le capitalisme aurait également été expérimenté avant qu'il prenne définitivement forme en Europe. Baschet retourne très bien la chose en se demandant s'il n'est pas justement euro-centré d'appliquer la grille capitaliste à l'ensemble des aires géographiques du monde.
Enfin, il faut préciser que l'auteur n'est pas dogmatique et explique très bien que sa plaidoirie pour une analyse discontinuiste de la naissance du capitalisme n'implique nullement de ne pas s'intéresser aux conditions qui, in fine, ont permis son émergence et qui doivent être analysées dans le long terme et dans le cadre de ce qu'il qualifie de "long Moyen Âge" à la suite de Jacques Le Goff. C'est là que les compétences de Baschet, en tant que médiéviste, sont particulièrement précieuses.
Seul défaut du livre : on aimerait que Baschet ait pu développer ce même argumentaire de manière davantage détaillée dans le cadre d'une oeuvre plus conséquente, même si, pour de nombreux éléments, on peut renvoyer à son livre La civilisation féodale.