Au milieu des années vingt, Francis Scott Fitzgerald et sa femme Zelda traversent une période difficile, marquée par une vie d’excès. Vivant entre Paris et la Côte d’Azur, le couple se déchire intérieurement, et le faible succès public des ouvrages de Fitzgerald malgré des critiques dithyrambiques, n’arrange rien. L’auteur de Gatsby Le Magnifique commence à s’enfermer dans l’alcool et devient invivable pour ses proches, tandis que sa femme supporte de moins de moins l’emprise étouffante de son mari et entretient une relation extra-conjugale.
Dès 1926, Zelda commence peu à peu à perdre la tête, et à la suite d’un diagnostic la déclarant schizophrène, finit par être internée. Brisé émotionnellement par l’échec de son mariage et la spirale infernale dans laquelle il se retrouve prisonnier, Fitzgerald entreprend de coucher sur papier ses états d’âmes dans un récit largement autobiographique, récit qui deviendra Tendre est la nuit lors de sa parution en 1934.
Ce roman, unanimement considéré aujourd’hui comme le plus grand chef d’oeuvre de l’auteur américain, ne fera cependant pas exception à la malédiction qui semble le poursuivre, le succès tardant à venir et contraignant Fitzgerald à accepter d’aller travailler à Hollywood comme scénariste, où il mourra peu de temps après dans une honte peu dissimulée, seul et incompris.
Tendre est la nuit est donc un roman semi-autobiographique de Francis Scott Fitzgerald, où l’auteur retranscrit à la perfection toute la force tragique des différents évènements ayant conduit à la lente érosion de son couple jusqu’à sa mort annoncée. En prenant un couple à l’apparence heureuse, constitué d’un jeune docteur prometteur, fort intelligent et charmeur, ainsi qu’une jeune fille charmante et issue d’une famille fortement aisée, Fitzgerald dépeint les tentations, les crises, les espoirs et les désillusions de toute une époque, aujourd’hui appelée « Génération perdue ».
Le livre se décompose de trois parties assez distinctes. Le premier livre, que l’on peut considérer comme un long prologue, est assez peu intéressant, puisqu’il se contente de situer le récit et les différents protagonistes. A l’image du couple modèle qu’il dépeint, cette première partie est donc trop lisse, trop racoleuse, et semble cacher un secret. Secret qui finira par être dévoilé dans une seconde partie beaucoup plus intéressante et captivante, puisqu’elle aiguille sur la complexité des personnages et les épreuves traversées, permettant d’expliquer leurs différents comportements. La troisième partie est enfin semblable à toute tragédie grecque, où l’issue fatale est déjà connue de tous. Les tentations auront été trop fortes, et chacun des personnages finit par s’affranchir vis à vis de l’autre.
La force du roman réside davantage dans sa forme que dans son fond, assez linéaire somme toute. En effet, Francis Scott Fitzgerald a cette capacité fantastique de mettre des mots sur des sentiments, et à décrire des situations avec un lyrisme flamboyant et impeccable. Chaque mot semble avoir été conçu pour s’intégrer au sein de ses phrases, et l’aspect mélancolique du roman est parfaitement retranscrit à travers les doutes de Dick et de Nicole. Si le style semble parfois un peu trop lourd (la « faute » à un langage soutenu), l’auteur enchaîne les discours faisant preuve d’une fatuité sans pareille, avec le constat amer d’un désenchantement total face à un romantisme exacerbé. Lorsque la réalité finit par apparaître aux yeux des protagonistes, il est déjà trop tard pour espérer sauver une once d’amour.
La fin, douce-amère, nous laisse donc bien entrevoir tout le génie incompris qu’était Francis Scott Fitzgerald, et ses propres démons qui l’ont inspirés plus que de raison pour Tendre est la nuit.