À la recherche du temps perdu par Anonymus
C'est à dessein que je rédige cette critique avant la diffusion, demain soir, de la deuxième partie de ce téléfilm. En effet, je ne la regarderai pas avant d'avoir entièrement fini la lecture de l'œuvre géniale du brillant Marcel, qui me prendra il me semble encore quelques belles années.
J'ai été d'abord étonné, puis enchanté, puis sceptique, quand j'ai appris que Nina Companeez, que j'adore pour "l'Allée du Roi" et pour "Un pique-nique chez Osiris", qui m'a révélé Dominique Blanc qui reste encore à ce jour ma comédienne préférée, avait adapté la Recherche pour la télévision.
Évidemment, c'est un projet titanesque, démesuré, tellement ambitieux qu'il prête à rire, et je me disais par avance que les frêles épaules de notre Nina nationale ne pourraient le supporter. Après tout, Visconti lui-même, le grand Visconti, obsédé par les images du plus beau roman du monde au point de les avoir éparpillées de-ci, de-là au fil de sa brillante filmographie, s'y était cassé les dents. Alors vous pensez, Nina Companeez ! Et puis je me suis dit que j'attendrai de voir, et qu'après tout, Dominique Blanc dans le rôle de Mme Verdurin, ça pouvait être quelque chose (même si, une fois encore, je ne connais pas tout à fait bien Mme Verdurin, puisque je n'ai pas encore terminé la lecture).
Mais bon, Mel Gibson a bien adapté la Bible, alors pourquoi pas Nina Companeez (qui a mille fois plus de talent que le stupide américain sus-nommé) la Recherche ?
Eh bien, après la découverte de la première partie, je dois dire que mes craintes étaient fondées : je me demandais comment il serait possible de donner un visage au narrateur sans pour autant lui ôter sa force, la force qui fait que lorsqu'on lit la Recherche, on sent que ce qui est écrit se passe non pas pour un étranger, mais pour nous-mêmes, à l'intérieur même de notre âme, cette force qui donne à Proust le pouvoir de nous parler directement. Cette force qui, nécessairement, est diluée ici derrière les grands yeux et les grandes dents du héros, que l'on suit avec curiosité mais sans se confondre avec lui.
De même, la voix off est absolument nécessaire, car le texte de Proust est avant tout littéraire. Si elle semble au début un brin ridicule, avec ses airs exaltés, on finit par se prendre au jeu et se laisser convaincre.
Mais Nina Companeez est maligne, elle sait, par de subtils cadrages, par un placement approprié des personnages dans le champ de la caméra, créer l'illusion du témoin indirect. Notre héros, anonyme (et en cela on la remercie), sait souvent s'effacer discrètement pour laisser à ses observations le dessus, ou le devant. J'ai goûté avec plaisir la scène de l'annonce de la mort de Swann, qui dans le livre est si tragique, et qui ici est parfaitement rendue, malgré quelques lourdeurs de jeu qui renforcent néanmoins l'impression de malaise.
On regrettera, surtout, la rapidité de traitement. Zapper entièrement "Du côté de chez Swann" pour gagner du temps, et n'en faire intervenir que quelques images sous forme de flash back, pourquoi pas. Mais de là à brosser au pas de course un enchaînement de faits relativement anodins... C'est se priver totalement et entièrement de ce qui fait la beauté et le génie de l'écriture de Proust : sa lenteur. On mesure trop peu à quel point chaque mot de la Recherche est nécessaire au suivant. Parfois, je me prends à relire quelques passages, quelques pépites qui m'avaient particulièrement plu, et je les trouve particulièrement fades en comparaison avec le plaisir qu'elles m'avaient donné à leur première lecture. C'est parce que Proust, c'est une construction, un rythme extraordinairement précis qui traverse toute l'œuvre, pas seulement une juxtaposition de belles phrases les unes à côté des autres. Proust a un génie de la mélodie, de la construction, qui ne peut absolument pas être résumé par quelques extraits.
Ce téléfilm a donc un demi-goût d'échec. Il m'a charmé, il m'a fait rire (Nina Companeez a su rendre compte de l'humour qui jalonne toute la Recherche, c'est déjà ça), il m'a parfois fait ressentir des émotions, mais c'étaient les émotions du livre, qui sont ancrées en moi depuis que je les ai dénichées dans les lignes, qui n'ont fait que resurgir. Je ne puis donc que déconseiller à tous ceux qui n'ont pas lu le roman de voir ce téléfilm, ce serait se gâcher le plus précieux, la naissance magnifique et merveilleuse de tous les sentiments confus et mêlés qu'il peut procurer.
Aux autres, à ceux qui les ont déjà fait pousser, je leur demanderai juste de n'être pas trop cruels avec cette petite adaptation, qui est certes bourrée de défauts, mais qui a un charme certain.
Et puis celui qui joue Saint-Loup, il est quand même trop beau.