Euphoria
7.7
Euphoria

Série HBO (2019)

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La troisième sera a priori la dernière. Euphoria s'achève, et son finale jette rétrospectivement un autre regard aux deux premières saisons. Ce qui pouvait sembler décoratif, poseur et même clipé, dans les saisons lycée devient presque le symptôme d’un monde malade. Et on se dit que la série n’était peut-être pas seulement en train de styliser l’adolescence, mais préparait une bascule où l’adolescence apparaît dès lors comme le dernier moment où les personnages pouvaient encore croire à quelque chose.


Dans Euphoria, le saut hors du lycée s'avère aussi décisif que brutal : la saison 3, située plusieurs années après les deux premières, se déroule hors du cadre scolaire qui structurait la série au départ. Et là, tout change pour Rue et sa bande : le teen drama cesse d’être un genre autonome, sorte de boucle temporelle, dramédie lycéenne sans cesse rejouée, mais se fait le prologue d’un grand cauchemar américain. Certes, le lycée, dans les premières saisons, était le théâtre du mal-être, de la souffrance, mais en même temps, c'était encore le lieu du possible, de l'identité en formation, du désir galopant, de jeu des popularités, de la quête du grand amour, et de la transgression, évidemment.


Dans la saison 3, ces promesses se retrouvent soudain traduites dans le langage adulte : dette, addiction, exploitation, armes, crime, argent, pouvoir, domination. Mais Euphoria ne se contente pas de dire : l’Amérique va mal ! Elle montre que les grands récits-piliers de la civilisation occidentale et les institutions censées produire du sens sont vides ou toxiques : la famille fabrique des déviances, l’école ne protège pas, l’amour devient dépendance, le couple devient marché de pouvoir, le travail ne sauve pas mais asservit même les mieux lotis, la réussite est obscène ou grotesque, la liberté vire à l’abandon. Le destin de chaque personnage n'est que variation sur ces idées. C’est pour ça que la drogue chez Rue n’est pas seulement une addiction individuelle, mais presque une forme terminale du capitalisme américain, où absolument tout, même la douleur, même le trauma, devient dette, transaction, marchandise.


Là où la saison 3 fonctionne le mieux, à mon avis, c’est quand l’excès formel au coeur de la série trouve enfin son objet. Dans les deux premières saisons, le côté bigger than life pouvait parfois parasiter la psychologie : trop de poses, trop de musique, trop d’opéra visuel. Mais une fois que la série embrasse le genre, le polar, le western, le récit de frontière et le cauchemar criminel, cet excès devient cohérent. Car l’Amérique que la série décrit est elle-même excessive : saturée d’images, d’armes, de violence, de fantasmes de liberté, de paranoïa sécuritaire, et le finale pousse précisément vers une dimension luride et biblique pour faire ressortir toute la vacuité du rêve américain. 


Euphoria commence comme un teen movie halluciné, puis elle se révèle comme une espèce de grand roman noir américain. Le coming of age devient un coming of disillusion. Le polar contamine le récit intime. Le western revient à travers la frontière, les armes, les territoires sans loi, les figures de hors-la-loi. Et le regard sur l’Amérique de Trump ne passe pas seulement par la politique explicite : il passe par l’air du temps, charriant son lot de milices, de néonazis, de virilité malade, de xénophobie, de peur de l’autre, d'obsessions sécuritaires, et de brutalité économique.


Ce qui est beau, c’est que la série ne sauve pas forcément les personnages les plus forts, mais parfois les liens les moins institutionnels. La famille échoue (beaucoup), le couple échoue (tout le temps), l’école échoue (dès le départ), l’État échoue (finalement). Mais certaines amitiés, certains attachements presque naïfs, survivent parce qu’ils ne prétendent pas organiser le monde. Ils sont modestes, fragiles, non héroïques, c'est Rue et Ali, Maddy et Cassie, Faye et Wayne, ce ne sont pas des solutions politiques, mais des restes d’humanité.


Dès lors, Euphoria se révèle moins être une série sur l’adolescence qu'une série sur la gueule de bois adolescente, ce moment où les promesses typiquement américaines de liberté, de réussite et d'amour, telles des sorcières déguisées en fées, retirent leur masque, révélant une toute autre nature : dette, addiction, violence et solitude, voilà ce qui nous attend à l'âge adulte. Et si ses excès esthétiques, parfois agaçants dans les premières saisons, ils prennent tout leur sens lorsque la série quitte le lycée pour embrasser la grande mythologie américaine, pour raconter non pas la jeunesse américaine qui rêve, mais le moment qui suit le rêve : quand le tour de magie est terminé, que la fumée se dissipe, l’illusion devrait encore fonctionner, mais le fil est voyant, grossier, et dans le chapeau, le lapin est mort.

Santerre83
7
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le 1 juin 2026

Critique lue 43 fois

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