Tribal Thunder
6.9
Tribal Thunder

Album de Dick Dale (1993)

Pousse toi gamin, Papy va te montrer ce que c'est, faire du bruit.

Dick Dale est une légende.


Ce n'est VRAIMENT pas une exagération. Créateur à lui tout seul d'un style musical qui fut l'un des plus populaires au monde et que seul le raz-de-marée des Beatles stoppera, étendard de la culture californienne comme aucun autre, et immortalisé dans tellement de films et autres médias qu'il est, à force, une icône de la musique populaire du XXe.


Seulement voilà, être une légende, ça suffit pas toujours à manger.


Et c'est par là que Dale est passé. Son énorme succès dans les années 60 l'avait rendu millionaire, et à l'entrée des seventies, le petit libanais avait transformé son numéro de surfer californien rebelle en espèce de big-band grandiloquent, dont il ne reste peu d'enregistrements (et tant mieux, limite. C'était pas glorieux.). Mais année après années, la surf music, et le surf lui même, se transforme et devient avant tout une relique des années 60. A sa guitare réverberée et ses amplis Fender de plus en plus puissant, le public préfère tour à tour le rock psychédélique, puis viennent le hard rock, le punk rock, les synthétiseurs, les délires toujours plus grandiloquents de la pop, du heavy metal... Sa gloire est passée, et un vilain divorce lui retire la majeure partie de sa fortune. Ne restent que les échos de Misirlou qui continuent de sonner à travers la Californie, créant encore des vocations au fil des ans.

Le siècle touche à sa fin et Dale est fini. On entend son héritage partout à la radio et dans l'explosion de la TV, à travers MTV. Tous ces jeunots qui font cracher toujours plus de décibel par leurs amplis surpuissants ? C'est grâce à lui qu'ils sont là, puisque c'est lui qui a poussé les fabricants à toujours innover plus pour s'adapter à son jeu tonitruant et aux volumes pour l'époque impensables qu'il tirait de son fender showman.


Dick Dale est fini.


Et puis là, les années 90 arrivent.


Il se passe un truc.


Une toute nouvelle génération se met à creuser dans le passé pour l'inspiration. Une génération qui a connu le punk rock, les extravagances du metal (dont ses extrêmes sont à leur apogée), le grunge vient de retourner le monde du rock. Et parmi tout ceux là, certains viennent déterrer le vestige qu'est la surf music. Des pros endurcis la déterrent à Nashville (Los Straitjackets) tandis que des fous du midwest s'en emparent et la bardent d'electronique (Man Or Astro-Man?)... Et on ressort Dick des placards. Invitations par ci, apparition dans un film par là... Et fort d'un nouveau mariage, sa nouvelle compagne (flairant probablement ce qui se passe autour) arrive à le convaincre de réenregistrer un album, presque 30 ans après son dernier, mais cette fois, pas de big band extravagant et de saxophone : c'est le retour à quelque chose de brut, en simple trio, avec la sauvagerie d'une nouvelle jeunesse.


Le King of The Surf Guitar retourne donc en studio.


Et putain, quelle claque.


L'un des grands apports de Dick Dale à l'édifice du rock, c'était la sauvagerie. Le bougre jouait à des volumes et des vitesses inouies pour l'époque, et si quelques uns de ses contemporains arrivaient à rivaliser (Randy Holden en tête), il n'en était pas de même pour les musiciens qui l'accompagnaient et les studios où il enregistrait. Les reports de l'époque l'attestent, et sa carrière le confirme, Dick Dale, c'était surtout la sauvagerie du live, quelque chose qu'aucun de ses albums n'arrivait à parfaitement retranscrire hormis sur quelques titres. Son copain et contemporain Link Wray y arrivait beaucoup mieux, par exemple.

Et bien sur ce Tribal Thunder, ce n'est plus du tout le cas. La forme du power trio prend tout son sens mais surtout, après 30 ans de montée dans l'extrême musical, il a enfin des musiciens et des studios qui arrivent à le suivre. Et c'est complètement fou.

Musicalement, on est à l'apogée du style Dick Dale. Pas de ses délires vocaux ou gentillets façon Let's go Trippin' ou King of The Surf Guitar avec choeurs et saxophones, tout ce qu'on à là, c'est la strat révebérée dans un showman poussé à fond, une batterie aussi tribale que le titre laisse penser, quasi punk rock, et une basse lourde comme on a jamais entendu dans un disque de surf. Pas de distortion ou de grands cris, juste de la pure sauvagerie.

Tous les titres sont à remarquer. Dick revisite certain de ses classiques comme The Victor avec The New Victor, réinterprétation sous dynamite d'un de ses morceaux les plus rapides, on fait une reprise de Duke Ellington par là, et un hommage à son contemporain Link Wray avec le tout aussi légendaire Rumble (et quelle version !). La majorité des titres sont des nouvelles compositions, tirant pleinement parti du minimalisme de la formation. Trail of Tears sonne presque incantatoire avec sa batterie tout en toms, Esperanza nous renvoie directement à la Californie avec une ambiance mi-latine, mi-orientale...


Mais plus que tout, on a l'impression que Dale vient nous coller sa strat en pleine face pour nous rappeler que toutes ces conneries de bruit qu'on écoute, c'est lui qui les a inventées, et il les maîtrise mieux que toi. Dès l'introduction de l'album avec l'incroyable Nitro, classique en sous-marin de la surf music, avec son rythme punk rock (on est quasi dans du Discharge, là), qui nous pète à la gueule plus fort qu'une bonne moitié de ce que la Suède nous pondait à l'époque avec juste de la reverb... On a the Eliminator et ses énormes roulements, comme pour faire la nique à la version Australienne de la surf music, comme pour dire "moi aussi je peux faire les vagues à la batterie", Speardance nous renvoie à ses origines orientales que peu de monde osera toucher après lui, et The Long Ride un bordel presque incantatoire, presque un coup d'oeil vers les psychédéliques qui lui auront succédé dans les années 60.

Et pour sublimer tout ça, fini la prod fine et lointaine des sixties... La musique extrême est passée par là. Gros son, aussi clair que lourd, mais surtout sauvage, avec ses basses qui tapent et sa guitare parfaitement isolée directement dans la tronche. Dale lui même n'a jamais aussi bien sonné, et grand bien lui fait de ne pas s'encombrer cette fois, c'est la première qu'on peut vraiment profiter de son talent à faire sonner l'écurie fender, toujours dans ses expérimentations un peu folles (suspendre son tank à reverb ?? Sérieux ?).


30 ans après sa gloire, Dick Dale revient en pleine forme pour une leçon, et quelle claque. Si l'histoire retiendra surtout de lui son Misirlou, ce Tribal Thunder est peut être son meilleur disque, toute période confondues. De l'inspiration des nouvelles compos à l'inteprération, Dale ne cessera de performer dans ce style précis, brut et dépouillée, jusqu'à son décès.


Et ce n'est que le début. 1993. Un autre raz-de-marée arrive pour la surf music l'année suivante, un qui donnera à Dick Dale une place de choix et un tout nouveau public. Des fois, le retour d'une légende, ça tient à pas grand chose.

Là, c'est le moment où vous retournez mater Pulp Fiction, parce qu'après, vous venez écouter cet album.

MonsieurHache
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le 30 août 2024

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