A rebrousse-poil
A rebrousse-poil

BD franco-belge de L. Labeyrie (1984)

Qui était Patrick Dudu ? Une enquête fantasmagorique

D’un point de vue artistique, il n'y a pas suffisamment de matière pour développer l'analyse d'A rebrousse-poil alors je rebondirai plus loin vers une autre direction plus amusante. Ce recueil d’illustrations en pleine page amuse. On y retrouve un peu du trait de Claude Serre, mais sans l’ironie cruelle. Labeyrie a l’humour légèrement absurde, mais sans grande originalité, assez convenu, bien réalisé mais à qui il manque du mordant. Ses pages plus grivoises, plus gauloises, sont plus amusantes, elles sont les reflets d’une autre époque.

Le livre a été publié chez Glénat en 1984, tout comme Claude Serre d’ailleurs, ce n’est pas rien. Mais l’illustrateur est devenu complètement inconnu entre temps. BDGest’ le référence seulement sur une autre BD, une Histoire de Bordeaux chez Dargaud.

Des auteurs de BD disparus des mémoires, il y en a un paquet, il suffit de se baisser dans n’importe quel carton un peu oublié dans un coin chez un bouquiniste. Parfois ils peuvent avoir la chance d’être redécouverts sur le tard, comme Nicole Claveloux au Festival d’Angoulème de 2020, parfois laissés dans la poussière et l’oubli.

Mais j’ai un peu plus de ce Labeyrie que juste un album. Je l’ai dédicacé avec une illustration. Une femme un peu pincée avec la BD en question entre les mains s’exclame, « Mon cher Dudu, j’espère que vous n’allez pas lire ces saletés ! », le rouge aux joues. La dédicace tout au feutre est assez amusante.

Et en fait dans un autre carton de bandes dessinées dans une modeste boutique solidaire où j’avais trouvé ce livre j’avais aussi déniché « Contes pervers » de Régine Deforges et Gérard Leclaire. Celui-ci est déjà un peu plus connu, j’avais découvert un extrait peu de temps avant dans un excellent hors-série de la revue Beaux-Arts consacré à la bande dessinée érotique. Et cet album est bien plus sulfureux encore et tellement bien dessiné, j’en parlerais peut-être un jour.

Dans celui-ci la dédicace est une belle et envoûtante femme croquée aux crayons de couleurs bleus, une belle réussite. Avec en dessous la mention « Pour Patrick, amicalement ».

Ces deux dédicaces sont datées de 1985, et la première est même plus claire, elle date du 26 janvier 1985, à Angoulême. Le festival a alors 11 ans, et les années 1980 sont celles de sa consécration. Les ministres s’y déplacent, les éditeurs l’investissent et son budget est en constante évolution. La Cité internationale de la bande dessinée et de l'image, centre institutionnel du 9e art, était alors en construction.

Et bien sur, le public s’y rend. Puisque les bandes dessinées dédicacés ont été retrouvées ensemble, tout laisse à croire qu’il s’agit de la même personne qui s’y est rendu, que nous appellerons donc « Patrick Dudu » par commodité.

A- t-il vu François Mitterand ? C’était la première fois qu’un président de la République était présent. A- t-il applaudi la remise des prix, célébrant Jacques Tardi, François Schuiten et Benoît Peeters pour La Fièvre d'Urbicande ou Baru pour son premier album, Quéquette blues ? A- t-il vu une ou plusieurs des expositions, dont celle sur Jean-Claude Mézières ? A- t-il écouté ce même artiste lors d’une des conférences, ou était-il présent à d’autres ?

Je ne peux pas le savoir. Mais je peux me l’imaginer, malicieusement.

Tout ce que je sais, ce sont ces deux bandes dessinées dédicacées devant moi, probablement possédées par la même personne, notre énigmatique Patrick Dudu. Contes pervers est sorti bien après ce festival, son dépôt légal atteste du troisième trimestre 1985.

Publié aux Editions Régine Deforges, une petite structure indépendante, il ne devait pas être facile de le trouver, et encore moins de le faire dédicacer, ce devait être lors d’un salon de BD.

Mais l’une et l’autre témoignent d’une certaine curiosité pour la bande-dessinée plus adulte, l’humour un peu grivois d’un côté, de l’autre un érotisme émoustillant. Nous ne sommes pas dans de la jeunesse innocente, évidemment. Elles illustrent aussi une certaine curiosité et une confiance en des auteurs oubliés depuis, mais qui ont plu à l’époque à notre mystérieux Patrick Dudu, peut-être au détour d’un stand et d’une conversation échangée.

Le possesseur devait être un coureur de dédicaces, peut-être même affable avec les auteurs, comme peut l’indiquer le ton des commentaires écrits. Mais c’est tout ce qu’il m’en reste, ce que j’ai pu retrouver.

Que s’est-il passé entre 1985 et 2020 pour ces bandes-dessinées, ces longues 35 années ? Leur bon état témoigne d’une bonne conservation. Elles n’ont certainement pas été lues et relues des dizaines de fois, ce qui est normal pour A rebrousse-poil, plus triste pour Contes pervers. Étaient-elles oubliées en haut d’une étagère, pour éviter que des mains trop enfantines ne s’en emparent ?

Comment se sont-elles retrouvées dans cet entrepôt Emmaüs où elles ont fait mon bonheur ? Leur propriétaire en a-t-il fait don pour libérer de la place ? Lui qui avait peut-être 20 ans, 30 ans ou plus en 1985, est-il mort entre temps, ses héritiers ayant fait le tri de ses affaires ?

Je ne le saurais probablement jamais. Mais Patrick Dudu, et même si je suis probablement dans l’erreur un bon paquet de fois dans ce texte, j’avoue que cette quête impossible autour de toi m’a bien amusé. A mon tour de garder près de moi ces bandes dessinées.

SimplySmackkk
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le 7 nov. 2023

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