Il est difficile de nier l’impact de Jujutsu Kaisen sur le paysage du shōnen contemporain. En quelques années, l’œuvre de Gege Akutami s’est imposée comme l’un des mangas les plus violents, audacieux et iconoclastes de sa génération. Direction artistique fraîche et immédiatement identifiable, personnages charismatiques, cliffhangers marquants : JJK a indéniablement laissé son empreinte sur toute une génération de lecteurs.
Pourtant, à mesure que la série avance, un malaise s’installe. Une impression persistante que l’œuvre, à force de vouloir tout expliquer, finit par exposer ses failles plus qu’elle ne renforce ses qualités. Comme si le désir de maîtrise finissait par affaiblir l’impact émotionnel et narratif d’un univers pourtant extrêmement fort.
Une œuvre qui brille par son énergie et son audace
Sur le plan formel, Jujutsu Kaisen reste remarquable. Les combats sont nerveux, la mise en scène percutante, et les extensions de territoire malgré leurs dérives ultérieures, ont durablement marqué l'inconscient collectif. Akutami ose des concepts visuels forts, parfois absurdes, parfois brillants, donnant à chaque affrontement une identité singulière.
L’œuvre se distingue également par son goût assumé du twist et du cliffhanger. Là où beaucoup de shōnens sécurisent leur narration, JJK prend le risque de la déséquilibrer constamment. Les retournements sont fréquents, parfois excessifs, mais ils injectent une tension rare dans un genre souvent balisé.
L’humour mérite lui aussi d’être salué. Même dans ses derniers arcs, l’auteur conserve une capacité à désamorcer la noirceur par l’absurde, notamment à travers des séquences méta audacieuses. Le duel improbable entre Kenjaku et Takaba en est l’illustration la plus marquante : un moment de pure déconstruction des codes, aussi déroutant que rafraîchissant.
Première faiblesse : un univers humain trop peu incarné
L’un des paradoxes de Jujutsu Kaisen est le suivant : jamais un nekketsu n’a été aussi sombre, et pourtant son univers manque de temps pour devenir pleinement crédible, palpable et mémorable. Les catastrophes majeures, Shibuya puis Shinjuku, ont des répercussions nationales, voire mondiales (économie, sécurité, santé mentale, deuils), mais leurs conséquences sur la population civile sont à peine esquissées.
On aurait aimé voir :
- comment le Japon “lambda” encaisse ces traumatismes,
- comment la peur, le chaos ou le déni s’installent,
- comment le quotidien se fissure.
À force de rester focalisé sur les affrontements, le manga donne parfois l’impression que ces événements servent avant tout de jalons scénaristiques destinés à choquer le lecteur, dans une logique de toujours plus, plutôt que de véritables séismes sociétaux.
Deuxième faiblesse : un cruel manque de respiration
Le reproche le plus récurrent concerne le rythme, en particulier après le flashback de Satoru Gojo. L’enchaînement devient brutal : combats, révélations, morts, nouvelles règles. Le lecteur avance vite, mais sans toujours avoir le temps de digérer les événements, ni de voir les personnages se reconstruire après leurs traumatismes.
Les moments de pause sont rares. Lorsqu’ils existent, ils prennent souvent la forme de flashbacks explicatifs, chargés de reconnecter le fil narratif global et de pallier un manque de foreshadowing. Cela donne parfois l’impression qu’Akutami développe son scénario à mesure qu’il dessine, sans planification à long terme clairement perceptible.
Expliquer après coup ce qui aurait pu être suggéré plus tôt crée une frustration forte : celle de n’avoir compris le voyage qu’une fois arrivé à destination. Un ou deux tomes de préparation avant la bataille de Shinjuku, montrant les personnages douter, planifier, s’entraîner malgré leurs blessures (à la manière d’un Rock Lee - chose que j'aurais aimé voir pour Todo avant de le voir ressurgir de nulle part), auraient profondément renforcé l’impact émotionnel.
De nombreux shōnens l’ont compris : Hunter x Hunter avec Gon et Kirua qui s'entraînent aux différents stades de Nen, Naruto avec le Rasengan ou la maîtrise du Rikudo, Dragon Ball avec la salle de l’esprit avant Cell. Ces temps calmes nous préparent à mieux comprendre les combats qui suivent (et les techniques sous-jacentes), tout en approfondissant les personnages. Ici, ils manquent cruellement.
Troisième problème, et non des moindres : un système de pouvoir surcomplexifié et fragile
C’est ici que la critique devient structurelle. Jujutsu Kaisen ambitionne parfois d’être le Hunter x Hunter de sa génération, mais ses combats se rapprochent ironiquement davantage de JoJo’s Bizarre Adventure dans leur logique.
Le système de combat n’est pas simplement complexe : il est inutilement compliqué. Accumulation de règles, sous-règles, exceptions, pactes, contraintes, contres, domaines et variantes… À force, la hiérarchie se brouille. Le lecteur est invité à comprendre, mémoriser et hiérarchiser des mécaniques qui peuvent être redéfinies à tout moment.
Le problème n’est pas l’irrationalité en soi, de nombreuses œuvres brillent avec des systèmes flous (Bleach, Naruto post-Shippuden), mais le fait que JJK tente de compenser ce flou par des explications toujours plus lourdes. Au point de trahir l’intention même de l’auteur : non pas justifier une conclusion par une logique implacable, mais assumer que l’issue des combats reste fondamentalement arbitraire.
Cette illusion de rigueur est fatale. Les systèmes les plus appréciés, comme le Nen, fonctionnent précisément parce qu’ils donnent l’impression que les combats sont une conséquence naturelle de règles établies, faisant oublier la main de l’auteur. Ici, cette main devient visible.
La contradiction est d’autant plus marquante que Gege Akutami admet lui-même, dans ses notes d’auteur, que son système ne doit pas être pris trop au sérieux sur le plan logique… tout en consacrant parfois des chapitres entiers à l’expliquer. Qu’il s’agisse de Violet, du territoire-pachinko de Hakari ou du combat Gojo/Sukuna, où une page sur deux est commentée par des exorcistes introduisant toujours plus de règles, l’effet devient indigeste. Un système réellement logique et cohérent n’a pas besoin d’être commenté en permanence : une fois compris, il parle de lui-même.
Le résultat est un sentiment frustrant: celui d’un arbitraire narratif déguisé en technicité.
Les extensions de territoire illustrent parfaitement cette dérive. À l’origine, elles étaient des outils clairs : coûteux, risqués, décisifs. Progressivement, elles deviennent des dispositifs conceptuels, parfois fondés sur la probabilité ou des règles si spécifiques qu’elles échappent à toute anticipation.
Le lecteur ne se demande plus « qui a le meilleur plan ? », mais « quelle règle spéciale va s’appliquer cette fois-ci ? ». Le combat cesse alors d’être un problème à résoudre avec le lecteur pour devenir une scène à découvrir passivement.
Point fort : personnages charismatiques et chara-design soigné
Le roster de JJK reste l’un de ses grands points forts. Ce qui pouvait sembler être un ersatz de l’équipe 7 de Naruto s’affirme rapidement comme un groupe d’exorcistes aux psychologies plus complexes. L’équipe de Yuta, Panda et Maki, en particulier, laisse une empreinte durable.
Cela dit, de nombreux personnages semblent introduits pour remplir une fonction précise, (illustrer une mécanique, provoquer un power-up, relancer la tension) avant d’être mis de côté. L’abandon puis la réintroduction de Nobara sans teasing, le retour de Miguel ou de Todo sans réelle préparation, ou encore les “éveillés” de la Traque rivalisant très vite avec des exorcistes chevronnés, posent question.
Ce dernier point est particulièrement paradoxal : comment un système présenté comme hyper complexe permet-il à des personnages d’atteindre un tel niveau en quelques jours ? Le parallèle avec Hunter x Hunter est ici cruel : même des génies comme Gon et Kirua mettent des années à maîtriser une fraction de leur Nen.
La gestion émotionnelle reste également expéditive. Les morts frappent fort, mais leurs conséquences psychologiques sont rarement explorées sur la durée. L’efficacité prend souvent le pas sur l’émotion.
Le power scaling pose enfin problème : certaines montées en puissance (Yuji, Maki) apparaissent tardives et abruptes, sans foreshadowing, tandis que d’autres figures majeures auraient pu être davantage mises en valeur. Et la justification de l'ascendance de Yuji ou de Yuta arrivent trop tard (et c'est souvent une ficelle scénaristique beaucoup trop facile: coucou Naruto), tandis que la théorie des jumeaux pour Maki aurait pu nous être teasée beaucoup plus tôt. Là encore, ce n’est pas l’idée qui dérange, mais la préparation. Yuji finit par être présenté comme un génie alors qu’il peinait encore très tard dans la série - une ficelle scénaristique trop visible pour ne pas rappeler certains travers bien connus du genre.
Conclusion : une œuvre brillante… qui se fragilise elle-même
Jujutsu Kaisen m'a procuré beaucoup de plaisir. C’est un manga ambitieux, intense, inventif, porté par une galerie de personnages marquants et un sens aigu de l’absurde. Mais à force de vouloir tout expliquer, tout accélérer et tout surprendre, il finit par affaiblir ce qui faisait sa puissance initiale : l’implicite, la respiration, la confiance accordée au lecteur.
En définitive, JJK ressemble à une œuvre qui n’assume pas pleinement son propre chaos. Elle aurait sans doute gagné à expliquer moins, suggérer davantage, et laisser son univers, déjà suffisamment fort, faire le travail.
Un manga marquant, parfois brillant, dont le storyboard se prêterait parfaitement à une adaptation animée d’exception… à condition que celle-ci sache amoindrir les tunnels d’explication du matériau d’origine (et la présentation PowerPoint de l'épisode 3 de la saison 3 par Mappa pour expliquer les règles de la Traque Meurtrière me laisse douter).
Note : 7,5 / 10