L'attentat
6.1
L'attentat

BD (divers) de Milan Hulsing et Harry Mulisch (2020)

Avant même d’avoir entamé la lecture de « L’Attentat », le lecteur sera saisi en le feuilletant par la grande beauté des planches, qui placent clairement cette bande dessinée en dehors des codes traditionnels du neuvième art. La démarche de Milan Hulsing le rapproche davantage d’une sorte d’impressionnisme où la réalité est intégrée dans un univers quasi onirique. L’auteur révèle ainsi sa maîtrise de la couleur en utilisant une large palette, même si la tonalité dominante reste entre le rouge et l’orange, exprimant sans doute le mieux l’atmosphère de tension et de violence liées au contexte. C’est à la fois sombre et chatoyant, et l’on ne peut être que subjugué par un tel talent. Au milieu de ce tourbillon polychrome aux associations sublimes, les formes apparaissent presque secondaires, les personnages deviennent des silhouettes diaphanes sous un trait en deçà de l’esquisse, comme aurait pu le faire un certain Jean Cocteau. Reste l’histoire, dont on a qu’une envie : vérifier si elle est à la hauteur…


A la base, « L’Attentat » est un roman de l’écrivain hollandais Harry Mulisch, mettant en scène un homme, Anton, conduit à se remémorer un passé sordide où ses parents et son frère furent assassinés par les Nazis, en représailles du meurtre par la Résistance d’un policier collaborateur. La malchance voulut que le cadavre soit retrouvé devant leur maison, et pour le bourreau occupant, cela suffisait à faire d’eux les coupables…


Cette histoire édifiante nous plonge dans l’absurdité et la cruauté d’une guerre ignoble, interrogeant
de manière paradoxale le mécanisme pervers de la mémoire. En s’emparant du roman de son compatriote, Milan Hulsing tente de maintenir — et nous lui en savons gré — la mémoire de son pays, qui garde comme beaucoup d’autres les cicatrices d’une des périodes les plus noires de l’Histoire récente. On est toutefois obligé d’avouer que la lecture nous place face à un dilemme. Même si on suit le récit volontiers jusqu’au bout, force est de constater que celui-ci manque parfois de fluidité. Est-ce dû à la narration morcelée, faite de nombreux flashbacks ? Ou bien ne serait-ce pas tout simplement lié au dessin, qui, ayant les défauts de ses qualités, ne serait pas en adéquation avec ce type de récit ? L’aspect graphique, ainsi que décrit plus haut, tend à négliger les formes, et donc les visages, ne facilitant pas l’identification des personnages. S’ensuit une confusion que l’on ne peut que déplorer, et qui pose problème quand on est dans un registre proche de l’« enquête policière ».


Tout cela est forcément regrettable, et ne fait que réduire le livre à un très bel objet artistique. Ce qui aura le mérite de contenter ceux qui privilégient l’aspect visuel. Certes, on peut tout à fait prendre plaisir à entamer ce plaisant voyage à travers un monde fastueux de couleurs et de sensations. Mais Hulsing, en mettant ainsi en avant son brio, n’a-t-il pas pris le risque de s’éloigner du sujet central ? Dans ce cas, peut-être aurait-il fallu attacher davantage d’importance à la structure narrative…

LaurentProudhon
7
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le 8 nov. 2020

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