L’enfant et le maudit, c’est d’abord une ambiance qui vous submerge avec seulement quelques pages feuilletées. C’est ce trait gratté et parfois charbonneux, qui enveloppe de noir la majorité des cases. Ce sont des contours fragiles, qui tracent la fragilité de ce duo atypique. C’est l’allure des créatures, qui prennent généralement la carrure de l’homme avec une tête animale. Car la Malédiction a frappé, et des êtres humains ont été contaminés par cette force qui leur a fait perdre la mémoire, changé leur apparence mais les a rendu aussi insensibles aux contraintes de la faim ou de la douleur.
C’est le cas du Professeur. Il est élancé, bien habillé, les yeux vifs dans un crâne de bouc. Professeur, c’est comme ça que Sheeva l’appelle, une petite fille qui s’est retrouvée dans l’Extérieur, cet espace hors des enceintes sécurisantes où les humains se sont réfugiés. Le Professeur veille sur elle, entre eux règne une profonde amitié, malgré les différences de caractères entre un être maudit et une petite fille. Ce duo mal assorti ne désire pas grand-chose, mais leur existence dans ce monde où le blanc et le noir devraient être séparés est une anomalie qui intriguera ou repoussera certains éléments de l’histoire.
Dans cette histoire aux allures de conte, le mystère est intriguant. Malgré l’économie de personnages, de nouvelles informations s’ajoutent progressivement, à un rythme paisible mais qui se voit contrebalancé par quelques passages plus mouvementés. La tragédie est masquée, mais on perçoit bien la menace que cette malédiction fait peser et le désarroi des personnes qui en sont frappées.
Mais malgré les difficultés et ce monde étrange et dangereux, la petite lueur d’espoir est fragile, alimentée par la relation entre le Professeur et Sheevah. Le Professeur sait qu’il n’est pas à sa place à côté de cette enfant, qu’il pourrait la contaminer. Que sa place devrait être auprès des siens. Mais il la protégera coûte que coûte, bien qu’il ne soit pas un homme d’action. Sheevah n’est qu’une petite fille, ses émotions sont fragiles, elle ne supporte pas qu’on lui mente, même pour la protéger, mais elle apprécie les petits plaisirs du quotidien, tels que cuisiner une tarte avec le Professeur. C’est une petite famille qui s’est crée, à la fois belle car simple, mais dont la fragilité est toujours perceptible.
Nagabe a crée les personnages avant l’histoire, et on le ressent bien, ce sont eux deux qui sont au coeur, eux deux qui tentent de recréer une nouvelle cellule familiale mais qui ne peut être que hésitante. La douceur de leurs relations est belle, mais elle est aussi remplie de mélancolie : le Professeur est conscient que son rôle est fragile, qu’il peut causer pire en voulant protéger, tandis que Sheevah aimerait retrouver les siens mais sans perdre son père d’adoption.
Le mangaka Nagabe crée pour cela une mise en scène calme mais en même temps évocatrice, qui délaisse la plupart des codes du manga. L’auteur voulait être illustrateur, ses influences en viennent avec des noms tels que Norman Rockwell, Tove Jansson ou Edward Gorey. L’esthétique rappelle aussi certains grands noms du XIXe siècle tels que Gustave Doré ou Rackham qui se sont remarqués dans les illustrations si mystérieuses et fantastiques des contes de fées. Il y a dans Nagabe un sens de l’image certain, mais sans aligner les beaux dessins dans des cases. Il s’agit de combler les noirs, de mettre en valeur les blancs, avec une économie parfaite dans les traits et les pleins en dehors de toutes conventions habituelles du tout-venant des mangas. La mise en page est sereine mais travaillée, et c’est d’ailleurs dans les quelques scènes les plus mouvementées que Nagabe se montre moins talentueux, opérant une confusion dans l’action quand le manga est si beau quand il se laisse couler.
Sur les six premiers tomes lus, il se dégage une beauté mystique et hors du temps, qui surprend dans les linéaires d’une production manga un peu trop photocopiée sur elle-même. En six tomes, il ne s’est peut-être pas déroulé grand-chose, le résumé pourrait se faire facilement mais chaque évènement avait son importance, créant quelques éclaircissements mais entraînant souvent de nouvelles questions. L’enfant et le maudit se déguste comme un bon thé, doucement, pour que chaque page soit un plaisir.