Lorsque Merwan Chabane n’en est pas à son premier essai dans la bande-dessinée après avoir signé un one-shot et scénarisé une première trilogie, c’est ici l’unique incursion de l’illustrateur David Alapont dans la grande bibliothèque du neuvième art. L’Ourso est un album
rafraichissant autant que dépaysant
de par l’atmosphère de son décor principal,
et mystique
quand on en vient au fond tapi là sous la narration.
Fédor et Mikhaïl, deux frères séparés par un drame passé partent en chasse dans la neige des montagnes d’une Russie reculée. Entre eux rode la mort de leur aîné, disparu en forêt lors d’une traque en quête d’une chimère menaçante, tous deux, malgré les ressentiments, s’allient dans cette poursuite vengeresse, pour différentes raisons. Ils trouveront, au bout de l’aventure, certaines réponses et d’autres questions, avec une vision nouvelle de la réalité à la clé.
Le scénario joue de l’onirique et du fantastique.
Les personnages, opposants fraternels, se construisent l’un l’autre tout au long du récit sous la lueur planante du passé qu’ils charrient. Le rythme accompagne un mouvement presque sans faute : le bémol vient de la distance, il reste difficile, sur ce format moyen, de développer plus avant l’empathie et l’identification. Cela n’enlève rien à l’ambition, quasi accomplie, du récit de **
Merwan Chabane**. Ce one-shot transporte agréablement le lecteur
entre fascination graphique et suspense retenu, entre portraits esquissés et sensibilités humaines.
Le travail général de David Alapont est très beau, un aspect fragile dans l’accomplissement qui joue l’évanescence des légendes, sur fond de paysages à la Van Gogh en hiver : lumineux et tourbillonnant, couleurs vives assumées. Les portraits y sont rudes comme les paysages. Le montage en revanche semble par trop classique, découpage engoncé dans un carcan formel que le surnaturel du récit supplie de dépasser pour s’étendre en liberté.
Un bel ouvrage que L’Ourso, idéal pour découvrir le travail des deux artistes. Une porte sur l’univers de réalisme légendaire et fantastique de Merwan Chabane et le plaisir de savourer, malgré les limites du cadre, le trait clair et précis, les jeux de contraste de David Alapont, dont on ne peut alors que regretter l’absence dans le monde de la bd hors de cet opus. L’Ourso n’est certes pas l’album de l’année, ne révolutionne en rien la bd franco-belge, mais propose
un récit fraternel au-delà des rancœurs absurdes du passé,
va au plus près de l’homme en assumant la distanciation onirique nécessaire à révéler la magie simple au cœur de ses personnages.