Les lost-médias sont fascinants. Pour ceux qui ne connaitraient pas le principe : c'est le mystère entourant des oeuvres, ou des documents d'archive, devenues tellement confidentielles qu'il est en fait quasi impossible de retrouver leurs traces. Il y en a de trois sortes : ceux qu'on a retrouvé et qui sont devenus plus accessibles grâce à Internet (le suicide du sénateur américain Budd Dwyer par exemple), ceux dont l'existence est confirmée mais qui sont privées pour des raisons légales (là, vous pouvez imaginer à peu près tout ce qui est atroce), et ceux qu'on n'a jamais pu trouver malgré, parfois, plusieurs indices (comme le film de Marilyn Manson, "Groupie"). C'est fascinant, parce que ce sont des oeuvres parfois qui ont marqué instantanément, qui continuent de vivre uniquement dans la tête des gens, et parfois peuvent hanter aussi. C'est fascinant parce que ça valorise aussi le support multimédia dans nos souvenirs ; pour mon cas, je sais que je détiens des cassettes audio collector de quand j'étais enfant, notamment des chansons d'Adibou qui sont absolument introuvables ailleurs que sur ma cassette, et je vis en me demandant si je suis le seul à avoir conservé un exemplaire, en me disant que si elle disparaissait, est-ce que cette dizaine de chansons originales disparaitraient à tout jamais aussi (alors qu'elles sont réellement charmantes) ? Plus que n'importe quelle légende urbaine, un lost-média questionne à la fois la vulnérabilité de l'Art, et son incontestable trace sur l'humanité.
Forcément, les oeuvres parlant de lost-médias de l'extrême me fascine tout autant ; en équivalent dans le cinéma, "Le regard d'Ulysse" de Theo Angelópoulos, avec Harvey Keitel, est un exemple total mais magnifique. "Le chanteur perdu" répond à cet extrême ; dans la BD, on a également "Avec Édouard Luntz : Le Cinéaste des Âmes Inquiètes", où l'auteur va jusqu'à voyager jusqu'à Washington pour rejoindre l'unique bibliothèque au monde détenant un film - qui, en plus, va finalement le décevoir. Plus que jamais, le voyage vaut mieux que la destination. On peut dire que Tronchet peut comprendre lui aussi : pour retrouver un chanteur devenu complètement inconnu, Jean-Paul Rémy, il passera par la Bretagne (et plus particulièrement Morlaix, dont le Viaduc ouvre le one shot), traversera la France depuis le Nord, jusqu'à traverser les mers pour une ile lointaine !
Mais, à la différence de "Avec Edouard Luntz", l'auteur ne court pas après une oeuvre : il court après un artiste. Pour quoi faire ? Pour lui dire quoi ? Après quoi court-il réellement, au final ? "Le chanteur perdu" raconte, en filigranne, l'absurdité de la Vie, de nos désirs, et ce qui nous motive malgré tout à continuer. Comment un bibliothécaire, angoissé par la surabondance de l'actualité (vertige que j'ai déjà ressenti aussi l'air de rien), cherche à mettre en valeur un artiste qui ne peut pas être écouté tant il est anonyme. Comment un chanteur, adoubé par nuls autres que Georges Brassens et Pierre Perret, a préféré s'auto-exiler, sans savoir que des décennies plus tard un mec débarquerait pour le remercier d'avoir crée ces chansons qui l'ont soutenu toute sa vie. Comment ce protagoniste, dépeint de manière solitaire et dépressive, trouve sa vibration en se fantasmant une rencontre qui lui aura presque tout coûté. Oui, cette quête-là de lost média illustre génialement à quel point nos tracés sont imprévisibles, qu'aucun destin n'est écrit, et comment une oeuvre à priori sans importance peut finalement soutenir un autre jusqu'à l'obsession.
Et Tronchet écrit cette quête, avec rythme, avec passion, même si c'est dommage qu'il se dépeint autant comme une marionette de son propre voyage. Il fait saliver à propos de ces chansons, dont il réécrit des extraits alors qu'on ne peut pas entendre leurs mélodies, et nous transmet sa curiosité des grands textes. Il en profite pour disséminer tout un tas de petits propos (lui qui se voyait comme un grand adolescent rebelle, qui pourrait sauver le monde contrairement à son voisin qui reste scrupuleusement sur ses études, il se rend compte que c'est ce voisin qui a bien changer les choses en reprenant un hopital au bord de la destruction), qui appuient la puissance du récit. En bref : un roman graphique enrichissant, généreux, profond, et qui fait énormément de bien. Qui sait, peut-être serons-nous des chanteurs perdus un jour, nous aussi ?
Ah et la cassette d'Adibou n'est pas à vendre, c'est non négociable.