Malgré ses thèmes récurrents Pagnol en fait toujours toute une histoire et à chaque fois différente. L'enfance et la perte des illusions, la difficile condition des femmes soumises et étouffées du désir des hommes et toujours cette photographie de la campagne, lieux lumineux de collines vallonnées et de pins, où tout glisse lentement, tout se fond en un seul morceau, où chaque personnage est partie prenante - et à la grande justesse d'interprétation- où le verbe au centre du récit et les dialogues nourris de bon sens, feront notre bonheur.
Le cinéaste réussit bien mieux que ceux qui auront tenté de l'adapter avec moins de force et d'implication certainement. Comme souvent chez lui, seuls les cœurs purs trouveront le bonheur et rejoint encore une fois Giono. Angèle fait suite à Jofroy de Maussan dans les adaptations de l'écrivain, qui se terminera avec Regain et si la liberté semble être prise avec ses rapports humains en ligne de mire, Angèle marque en filigrane la ville, à laquelle, dans leurs œuvres, les deux auteurs en font un lieu de danger, de vice et de perdition.
Photographie du monde paysan, c'est le ciment familial par le seul lieu de vie qu'est la cuisine, où tous se rejoignent le temps du repas, où le travail et le respect de la terre nourrit les bouches mais fera fuir une jeunesse en quête d'aventure et d'ouverture au monde.
Angèle trompée par un séducteur oisif qui voit dans cette jeune femme naïve matière à arrondir ses fins de mois se prostituera par la force des choses. Sa condition de fille-mère, viendra compliquer les choses, alors que Saturnin (Fernandel), le valet de ferme, voyagera jusqu'à Marseille pour la trouver. Habillé de propre, aux bouquets de fleurs sauvages, arrivant comme un cheveu sur la soupe, rien n'entachera son affection pour Angèle.
L'occasion également d'offrir à Fernandel la légèreté par quelques touches d'humour et de paroles du cru. Première collaboration entre les deux qui amènera quelques suites, l'acteur n'est pas encore celui que l'on connaîtra plus tard dans un comique constant qui en fera sa signature. On appréciera d'autant plus ce personnage pour le portrait qui est est fait de ceux qui, s'ils semblent faire partie de la maison, n'ont guère le droit à la parole. Tout autant que la difficile condition des travailleurs saisonniers et sans le sou . Amédé (le toujours parfait Delmont -crédité dans Jofroy et que l'on retrouvera dans Regain-) en est l'image parfaite. Cet homme déjà d'un âge, à l'avenir aléatoire, donnera tout on temps pour Albin, l'amoureux évincé (Jean servais) qui souhaite depuis toujours épouser Angèle.
Albin, renvoie à l'innocence de ceux qui ne risquent rien par leur légitimité d'un naturel confondant en regard du caractère de Louis (Andrex), le beau parleur, d'un cynisme parfait. D'une grande modernité pour l'époque, au sujet qui fâche, la noirceur des âmes rejoint la bienveillance des autres et Pagnol souligne l'hypocrisie par l'enfermement des personnages face aux conventions sociales. C'est ensuite par sa dimension tragique, que l'on s'attend au drame. Le cinéaste prend le temps de nous inquiéter, lorsque la cave où logent Angèle et son enfant est inondée par une pluie torrentielle, alors que ses parents discutent, ne se rendant compte de rien. Toute la condition de celle que l'on a mis de côté nous saisit.
Si Orane Demazis, tout comme Jacqueline Pagnol (Manon des sources et Ugolin) est peut-être le maillon faible, elle se rattrapera brillamment dans Regain. Quelques baisses de rythme ne gâcheront pas cette histoire aux grands sentiments et au pardon bien difficile, pour la vision d'un nouveau né bienheureux, qui viendra balayé la rancune du père (le bien bougon Henri Poupon).
Si Jofroy est peut-être trop court et sans égaler Regain, cette adaptation de Un de Baumugnes et premier vrai film du cinéaste, comblera par ses rapports d'une simplicité réconfortante.