Je me demande encore comment j'ai pu m'ennuyer devant ce film lors de mon premier visionnage. Alors c'est vrai que c'était il y a 10-15 ans, que forcément mes goûts ont évolué et que le cinéma n'était alors pour moi qu'un passe-temps agréable plus qu'une vraie passion, mais quand même ! Ce film regroupe beaucoup de qualités que, je pense, j'appréciais déjà à l'époque. Narration non linéaire, photographie soignée, profondeur de champ, etc.
Bref... Je suis bien content de l'avoir redécouvert. Même si je connaissais la clé du mystère Rosebud, même si je connaissais la fin, je me suis laissé prendre au jeu de cette enquête. Et puis connaissant celle-ci je me suis peut être plus concentré sur la construction du récit et des plans. C'est assez incroyable qu'un seul film rassemble autant de plans marquants que ce soit la boule à neige qui se brise, le jeune Charles Kane qu'on observe jouer par la fenêtre, l'alignement des portes de Xanadu, la contreplongée lors de l'opposition avec Leland, le suicide de Susan, etc.
Par sa construction des plans, Orson Welles rend compte de l'immensité de Xanadu et de quelques autres lieux. La profondeur de champ, les acteurs passant de l'arrière plan au premier plan, le temps de ces déplacement, la croissance lente de la taille des personnages dans le cadre, l'agencement dans la profondeur des différents protagonistes, la "disparition" des visages dans l'ombre ou le contrejour, tout cela permet de rendre compte de l'isolement (déjà énoncé par la fenêtre qui sépare le jeune Charles Kane des adultes) du héros. Cela participe également de son égo. La démesure de la demeure, l'immensité de cette cheminée, son discours lors des élections devant son portrait gigantesque, etc. Kane est autant le fruit de l'enfant isolé de la cellule familiale qu'un monstre d'égo. Il s'est construit ainsi à la fois en contreréaction et à la fois grâce à sa fortune imméritée.
Au final Kane est un être qui existe assez peu par lui-même, on ne sait que peu de chose de lui, ce qu'il aime, ce qu'il déteste. Il n'existe quasiment que par et contre les autres. Sa demeure n'est construite que pour tenir sa promesse de palais, ses collections d'art ne sont pas plus de son fait, même l'opéra de Chicago n'est pas construit par amour de la musique, et encore moins par amour de Susan, mais pour répondre à l'insulte des guillemets encadrant le mot cantatrice sur le titre du journal.
Finalement, la seule chose qui fait de Kane un homme, un être qui ressent et non un être qui pense, c'est Rosebud. Mais ça seul le spectateur le sait.