Pour son premier long-métrage, Jérémy Clapin (Skhizein, Palmipédarium, Une Histoire Véritable) ne passe plus à côté de son sujet et ne passe pas non plus inaperçu dans le radar de spectateurs en manque d’originalité et de spontanéité. L’animation française a toujours été très créative, audacieuse et compétitive, que ce soit pour un jeune public ou un autre plus averti. Ce dernier succès en date témoigne d’une si grande sincérité, qu’on en vient à reprendre espoir, en cette fin d’année, chargée en émotions. Le réalisateur s’attaque au roman « Happy Hand », de Guillaume Laurant, et y installe un style graphique à la fois dynamique et poétique. Rares sont ceux qui se jettent dans la fresque métaphorique, sans lisser les derniers traits, afin de rendre l’animation souple et agréable à l’œil. Mais c’est en sortant un peu du lot que Clapin signe une magnifique réflexion d’un personnage mutilé jusqu’à son âme.
Paris n’est plus qu’une caricature de lui-même, à la fois bruyante et silencieusement impitoyable. C’est à travers le récit d’une main, alimenté par les mésaventures du jeune Naoufel, qu’on redécouvre la cité selon un autre point de vue. Mais entre les deux histoires, il s’agit de compléter l’autre avec une touche métaphorique ou concrète, invitant ainsi le spectateur à apprécier ce qu’il ressent. Oui, l’œuvre se revendique sensoriel et cela passe par un défi d’ordre technique, que l’on remarque rapidement. Les grands angles prennent rapidement le pas sur la misère, dévorant le cadre, alors que le son nous immerge dans l’immédiat et la panique. On cherche à provoquer une rupture dans le visionnage, mêlant une fiction surréaliste mais lyrique, avec une réalité crue souvent brutale. L’intrigue nous emmène donc vers une reconstruction du corps et de l’esprit où le protagoniste apprendra à trouver sa place dans le monde.
La main en devient un, grâce à une mise en scène inventive et persuasive, jouant sur une colorimétrie très picturale. On nous suggère donc une vie en cette entité, qui traverse un parcours qui fait écho à celui de Naoufel, mais avec une grande force mentale. Et le génie dans cette adaptation, c’est d’avoir multiplié les éléments qui forcent le personnage à évoluer et à se reconnecter aux sensations qu’il a longtemps oublié ou rejeté. Nous faisons également face à plusieurs dilemmes d’adolescents, c’est pourquoi le récit parlera notamment à ces derniers et à un public plus adulte et mature. On se détache souvent de la réalité pour mieux gérer l’empathie que l’on a pour ce jeunot, bête et amoureux. Il rappelle ô combien ce sentiment renoue avec les souvenirs, créant ainsi de nouveaux repères. C’est ce qu’on l’on découvre en la personne de Gabrielle, charmante et pourtant accidentée du point de vue du destin.
La collaboration main dans la main de l’auteur et du cinéaste a permis à « J’ai Perdu Mon Corps » une singularité complémentaire dans les récits qui ont beau malmener chacun leur tour leur protagoniste, nous finirons tous par capter l’essence et la morale de cette poésie picturale. En jouant sur l’angoisse et un travail du son, servi par un excellent doublage et une bande-originale poignante, en malaxant la texture, alternant 2D et 3D ou en jonglant sur la profondeur de champ, ce film possède une empreinte unique. Doit-on seulement retenir l’odyssée d’une main et d’un jeune adulte en quête d’émancipation ? La réponse se trouve certainement là où nous l’avons laissé, dans notre mémoire ou encore dans un dictaphone afin de mieux guider notre conscience, dépourvue de chair, dépourvue d’amour.