L'Aurore est la démonstration qu'un film bien réalisé, porté par des acteurs expressifs et sincères dans leur jeu, et s'appuyant sur une intrigue bien mise en valeur, peut s'affranchir de tout dialogue (hors quelques lignes apparaissant à l'écran... et encore il y aurait pu en avoir moins, certaines n'étant pas indispensables).
Dans une campagne brumeuse, sordide, la misère du monde semble peser sur les épaules d'une jeune femme qui voit son mari la tromper avec une fougueuse citadine en vacance dans la région. Merveille d'opposition entre la blonde sage, mère de famille, délaissée, dont le couple bat de l'aile ; et la brune aguicheuse, tentatrice qui séduit le mari et l'incite non seulement à l'adultère mais aussi au meurtre, désirant le ramener avec lui à la ville. Elle paraît de ce fait plus vulgaire, la cigarette à la bouche, le rouge à lèvres clinquant.
La première phase est donc le désespoir dans les yeux de la jeune fermière, puis celle-ci se transforme en joie pure et démonstrative lorsque le mari l'emmène pour une promenade en bateau, avant de se changer en crainte devant son regard sombre, vide puis empli de folie. On la voit hésiter lorsqu'il ramène le chien, le cabot ayant senti le traquenard et ayant rejoint l'embarcation dans un sursaut de courage touchant. Elle se dresse puis renonce et reste dans la barque...
Avec une telle palette d'émotion, nul doute que l'on est séduit et même bluffé par la prestation de l'actrice Janet Gaynor. Après cela on voit le film prendre un ressort comique, dans un cadre plus gai, celui de la ville. Les séquences comiques s'enchaînent (chez le photographe, chez le barbier) sans jamais se défaire d'une beauté plastique épatante pour un film aussi vieux. Les plans à l'église, dans les ruelles semblent à chaque fois un tableau de maître, jouant avec la lumière et/ou les angles improbables. Parfois statique, parfois mouvante, la caméra semble maîtrisée à la perfection sous la direction de Murnau et l'on se demande encore plusieurs heures après la fin du film si l'on a déjà vu film aussi bien réalisé.
On sourit devant les facéties du mari retrouvé, pardonné qui s'ébroue à faire plaisir à madame et le couple en même temps que le spectateur retrouve la signification du mot "amour". La ville symbolise la fête, le retour à la joie, l'aventure (pour l'époque), l'agitation, le côté démonstratif des gens ; là ou la campagne démontrait une tendance à se morfondre, une inertie briseuse d'espoir et de rêves, flétrissement d'un amour trop tranquille.
Le drame ressurgit alors avec la tempête et l'on croit à une fin dramatique lorsque la nouvelle mariée se noie. Merveille de suspense lorsque la femme fatale revient à la charge croyant son plan réussi et accompli, et trouvant finalement un homme une nouvelle fois enclin à une folie meurtrière mais cette fois envers elle. Il la poursuit, commence à l'étrangler, et l'on ne sait plus alors s'il va se perdre définitivement, s'il va tuer cette femme avant de se donner la mort... jusqu'à l'appel salvateur de la nourrice. Le couple se retrouve, le ressort comique reprend ses droits avec la persévérant paysan ayant repêché la jeune fille, mais toujours enveloppé d'une douceur romantique que l'on finit par trouver apaisante.
Le film se termine alors, l'aurore se lève, dissipe la brume sur la campagne, lui donnant des airs de paradis baigné de lumière, récompensant ses habitants d'un bonheur retrouvé et que l'on espère inextinguible.
On repense amusé à un slogan de journal et l'on se dit que L'Aurore, c'est un peu le choc des photos, sans le poids des mots. D'où une légèreté qui procure bien-être, bonheur et apaisement, loin des brumes froides et persistantes qui régnaient sur une campagne hébergeant un couple désabusé.