Dans un désert, trois hommes âgés vêtus de robes et de couronnes errent dans des vallées escarpées. "Un pays soi-disant plat", se plaint l'un d'eux. Leur longue et tortueuse marche, on le comprend au fur et à mesure, est une quête. Guidés par celui qu’on devine être l'ange Gabriel, incarné par une femme, ils se rendent au chevet du Fils divin, Lui offrir leur présence et des présents. Mais dans l'esprit du réalisateur Albert Serra, cette recherche de l'étable de Bethléem n'est pas aussi aisée que le passage biblique ne le laisse penser.


Comme pour son premier film, Honor de Cavalleria, le cinéaste catalan inscrit ici son œuvre entre les lignes d'un texte fondateur, non plus celles du premier roman moderne, mais bien celles du premier de tous. Et tout comme Don Quichotte n'était pas simplement le héros surexcité que l'on imaginait, les Rois Mages n'arrivent pas au chevet de Marie sans mal. Leur voyage se mue en une interminable errance dans le désert.


Le film est délibérément anti-spectaculaire. Les événements sont rares et dénués de dramatisation. Le spectateur est invité à apprécier la beauté austère des vallées, filmées dans l'un des plus beaux noir et blanc qui soit, le son d'un oiseau ou le murmure du vent. Même le silence y est majestueux. En corollaire de cette approche, les plans s'allongent, s'étirent à l'extrême, se faisant parfois comparables à de vastes tableaux abstraits jouant sur les nuances de gris.


Faire durer au maximum le temps entre deux noirs, c'est aussi ressentir le temps qui passe, justifiant ainsi la dose inévitable d'absurdité qui s'en dégage. En un seul plan-séquence, les mages entament la traversée d'une plaine pour y disparaître, puis y réapparaissent à l'écran, pour la traverser dans l'autre sens. Un humour latent se fait même sentir dans les rares dialogues. Peu chrétiens, les mages ne cessent de pester contre l'ange Gabriel et l'étoile du berger, introuvable dans un ciel constamment nuageux. On les voit même se chamailler pour un lieu de campement inconfortable ou pour choisir de franchir une montagne. Le film, dans son essence, rappelle Beckett ou Jarry.


Et puis, soudain, les mages arrivent au but alors qu'on n'y croyait plus. Ils s'agenouillent, se prosternent même, devant Marie et l'Enfant-roi. Le plan se fige et une musique solennelle, empreinte d'une grandeur mystique, s'élève enfin.


Ce dénouement révèle les intentions les plus profondes d'Albert Serra : nous faire endurer une longue absurdité triviale pour faire ensuite éclater le spirituel. Sa caméra nous prouve que derrière le monde se cache la beauté radicalement noble et le sacré. Le cinéaste dit lui-même qu'il a "l'intuition qu'il y a derrière ces images quelque chose de poétique". On irait plus loin : cette nouvelle forme de rêve et d'émerveillement que l'on retrouve également chez des réalisateurs comme Weerasethakul ou Kawase, voilà ce qui impose Serra au panthéon des grands réalisateurs contemporains.

ukhbar
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes C'était tellement bien que je me suis endormi devant et Les meilleurs films de 2009

Créée

le 18 déc. 2010

Critique lue 634 fois

ukhbar

Écrit par

Critique lue 634 fois

10
3

D'autres avis sur Le Chant des oiseaux

Le Chant des oiseaux

Le Chant des oiseaux

8

ukhbar

29 critiques

En rejoignant Jésus

Dans un désert, trois hommes âgés vêtus de robes et de couronnes errent dans des vallées escarpées. "Un pays soi-disant plat", se plaint l'un d'eux. Leur longue et tortueuse marche, on le comprend au...

le 18 déc. 2010

Le Chant des oiseaux

Le Chant des oiseaux

9

YasujiroRilke

5354 critiques

Critique de Le Chant des oiseaux par Yasujirô Rilke

Une œuvre fondatrice, pour ne pas dire visionnaire, du cinéma telle qu’il s’annonce dans les prochaines années : minimaliste grâce à l’apport du numérique mais non plus au détriment du sublime et du...

le 16 mai 2021

Le Chant des oiseaux

Le Chant des oiseaux

10

JM2LA

706 critiques

Comme bonjour

Revu 29.07.2023Note :Trois pépères, aussi lourds dans leur marche que légers dans leur foi, se lancent à travers le monde, dormant à la belle étoile comme on dit en français et guidés jusque dans...

le 29 juil. 2023

Du même critique

Bienvenue à Zombieland

Bienvenue à Zombieland

7

ukhbar

29 critiques

One last trip

Que faire du zombie ? Son état de décomposition ontologique a désormais infecté jusque les films dans lesquels il joue le rôle principal. Le mort-vivant n'est plus qu'une pauvre âme en peine qui erre...

le 18 déc. 2010

Still Walking

Still Walking

9

ukhbar

29 critiques

Voyage à Yokohama

Début d'été, dans une banlieue proche de Tokyo, les enfants et leurs familles convergent vers la maison des parents pour une journée. En effet, c'est depuis quelques temps, une fois l'an, pour se...

le 18 déc. 2010

Syndromes and a Century

Syndromes and a Century

10

ukhbar

29 critiques

Échos en flou des mémoires

Le cinéaste thaïlandais Weerasethakul a frappé un grand coup en douceur lors de l'été 2007, sa "Lumière du siècle" (traduction littérale du titre original) fait encore mieux qu'être simplement le...

le 18 déc. 2010