[Publiée le 2 Septembre 2023 sur Un Certain Cinéma]
Chris Marker n’a pas volé son statut de plus connu des réalisateurs inconnus, c’est une évidence. Son œuvre n’en est que le résultat logique : la force n’appartient pas à l’image mais à l’idée qui émerge de sa présence seule, mais très souvent accompagnée, discutée par celle qui la précède ou qui la suit. Le rôle du cinéaste n’est pas d’être un filmeur, le montage est la pièce maîtresse du septième art, Chris Marker tend à le prouver création après création. Dans cette optique, Le Fond de l’air est rouge trouve aisément sa place dans la filmographie de l’artiste français.
Raconter l’Histoire, une décennie si nous voulons être précis, par les images vagabondes qui ont été témoins des luttes et combats engagés de ce monde, tel un collage minutieux et réfléchi, n’est chose aisée pour personne, sinon les génies dont Marker fait partie. Associer les expressions visuelles, certes, mais aussi les expliciter, contredire, marquer ou démarquer par le traitement d’ordre auditif, un travail musical dont l’auteur n’est nul autre que Chris Marker, fabuleusement.
Les images s’enchaînent, se déchaînent même, au rythme d’un engrenage révolutionnaire, où se questionnent et répondent un certain Mai de la fin des années 60 au certain Chili des années 70. Les questionnements à travers le temps, l’histoire, et les évènements tous liés, de par les combats, les luttes à l’encontre de ceux qui dirigent l’abattoir.
S’il y a discussion, il y a deux, par défaut, au moins. Car d’une simple « marque de fabrique », l’opposition dialoguée des images devient centre de l’œuvre global de Marker, dont ce film ne fait pas exception.
Le cinéma est un pouvoir d’observation et de commentaire du monde, et il serait plus que malhonnête de ne pas reconnaître Chris Marker tel un cinéaste qui a perfectionné cette fonction de cet Art. Le cinéma ne peut se débarrasser d’une dimension politique forte, au pire il la laisse vagabonder à travers œuvres et réalisations, au mieux il l’accepte, et lui permet d’accéder à la place centrale, celle de tous les regards, il en fait le sujet, il se construit autour de cette maturité politique.
Le Fond de l’air est rouge est aussi bien le titre d’une réalisation de Chris Marker qu’une expression qui exprime cette omniprésence de la lutte politique au sein de l’époque contemporaine, aussi bien celle de Marker que celle que nous habitons par ailleurs. Le sous-titre, Scènes de la troisième guerre mondiale, peut néanmoins être questionné : ne pourrions-nous pas inclure un mot, une idée supplémentaire pour préciser cette réflexion de Marker, serait-il possible, sans paraître un temps soit peu trop trotskiste, d’évoquer l’idée de permanence ? Après tout, le cinéaste peint une décennie de luttes, mais il créé surtout une œuvre qui est de l’ordre de l’éternel et de l’universel : un commentaire sur le monde, qui prend sa place de tout temps, du notre également, n’est-ce pas là une preuve bel et bien concrète du génie de Chris Marker ?