Traiter deux cents pages d’un roman en vingt-deux minutes, c’est possible : Volker Schlöndorff et Jean-Claude Carrière l’ont fait. D’où la suppression, dans le film, de la plupart des jeux d’échos qui structuraient progressivement le roman. À cet égard, le prologue – du début du film à l’arrivée de Tiffauges au camp de travail – est représentatif des procédés qui guideront l’adaptation du début à la fin : les principaux éléments du roman sont soit absents, soit présents, mais recombinés – par exemple les colombes et l’homme des tourbières disparaissent, et les épisodes de la grenade et de la mort de Nestor fusionnent. On pourra dire qu’il fallait en passer par là, que sans tailler dans le vif de l’intrigue on aurait eu un film de cinq ou six heures ; ce n’est pas faux. On pourra aussi objecter qu’un film inspiré d’un roman ne doit pas forcément en être l’adaptation servile, ce qui est tout aussi juste. Mais impossible de dire qu’on n’y perd pas en richesse.
Difficile aussi de trouver l’œuvre de Schlöndorff aussi ambiguë que celle de Tournier : alors que le lecteur se posera encore la question « Qui est Tiffauges ? » une fois le roman refermé, le spectateur a très vite la réponse : un ogre sans obscurité avec une gueule à la John Lennon, qui traversera la Deuxième Guerre mondiale comme Forrest Gump l’histoire des États-Unis, c’est-à-dire comme un fantôme et sans rien comprendre. (Un exemple : le lecteur est obligé – ou pas, justement – de croire Tiffauges quand il dit qu’il n’a pas violé Martine ; le spectateur a sous les yeux un Tiffauges innocent, presque au sens enfantin du terme.) D’ailleurs, John Malkovich aussi a l’air de ne rien comprendre. Pour tout dire, je ne comprends pas non plus ce qu’il fout là.
Prenons le personnage de Rachel : s’il intervient dans le roman, c’est principalement pour définir le rapport de Tiffauges à la sexualité. À partir du moment où cet aspect du personnage est à peine évoqué dans le film – précisément dans la seule scène avec Rachel –, pourquoi garder le personnage ? Ou alors il fallait traiter ce thème à fond – ce qui n’est pas simple, je le reconnais, s’agissant d’un film grand public.
Du coup, ce Roi des Aulnes-là devient très vite très superficiel, d’autant qu’il ne parvient pas – ce que le roman faisait – à mêler de façon convaincante la trajectoire individuelle de Tiffauges et le contexte historique. Les personnages secondaires sont ramenés à des types sans épaisseur – Raufeisen en militaire nazi jusqu’au-boutiste, Blättchen en scientifique nazi fou, même Göring en dignitaire nazi décadent… (À la rigueur, seul le comte s’en tire correctement, parce qu’Armin Mueller-Stahl est un bon acteur, et peut-être parce que le vieil aristocrate n’agit jamais vraiment.)
Pour le reste, c’est filmé comme un téléfilm de FR3 : propre, sans grande imagination, et avec quelques maladresses d’usage – Ephraïm en rescapé joufflu d’Auschwitz… Et on peut se prendre à rêver de ce qu’une adaptation du roman par un cinéaste italien et dans les cinq ans suivant sa publication aurait donné…