Les Chambres rouges s'inscrit d'emblée dans la longue tradition des films traitant des snuff movies, ces péloches qui s'échangent sous le manteau et mettent en scène de véritables mises à mort. Longtemps considérés comme une légende urbaine, usine aux fantasmes les plus macabres, on peut remonter en 1975 et la sortie de Snuff qui surfait déjà sur les rumeurs, alimentant volontairement le scandale autour du projet afin de booster la vente de tickets. Le meurtre final était bien fictif comme révélé suite à une enquête et au témoignage de l'actrice. En 1979 avec Hardcore, Paul Schrader explorait à son tour les sombres coulisses de l'industrie pornographique naissante, confrontant une Amérique puritaine à son reflet décadent. 20 ans plus tard Nicolas Cage reprenait le flambeau dans le sous-estimé 8mm de Schumacher et menait l'enquête sur la véracité d'une mise à mort filmée. Les Chambres rouges, plus communément appelées Red Rooms, ne sont que l'évolution d'un procédé qui alimente nos chimères voyeuristes depuis plusieurs décennies.
Pour son nouveau long-métrage, Pascal Plante qui est également scénariste, narre le procès d'un potentiel tueur en série, Ludovic Chevalier, accusé du meurtre de trois jeunes filles. Mais au centre de l'attention se trouvent les vidéos des meurtres, tournées en direct dans les fameuses Red Rooms afin d'être diffusées en ligne pour de riches spectateurs. Lors de son procès, deux jeunes femmes, Kelly-Anne et Clémentine, sont irrésistiblement attirées par l'aura de l'affaire et de l'inculpé. Le premier quart d'heure pose tous les enjeux à venir via une mise en scène virtuose donnant aux spectateurs toutes les informations nécessaires. Le jeune réalisateur québecois exploite tous les recoins de sa cour d'assise, chaque plan permettant d'immerger le spectateur au premier jour d'un procès qui défraie la chronique. Un plan séquence à la durée démesurée vient clore cette introduction d'une efficacité redoutable. Bien qu'il faudra sûrement plusieurs visionnages pour déceler toutes les subtilités qu'amènent cet exploit technique (notamment le lien de chaque mouvement d'appareil avec les dialogues), la façon de filmer le tueur dans sa cage de verre disproportionnée annonce le cœur du film : la fascination qu'exerce le Mal par sa dimension purement humaine, bourreau ou victime. Un point de départ qui rappelle les meilleurs Friedkin et ses personnages constamment au bord du gouffre, prêt à embrasser leur part la plus sombre.
Évidemment cinégique dans sa représentation de la mort sur un écran, le snuff movie a longtemps constitué la barrière suprême du voyeurisme, la sensation forte ultime, celle de voir un être humain réellement mis à mort devant l'objectif d'une caméra. A une époque où les images ont pris une importance bien plus grande dans notre quotidien, où les écrans sont partout et où tout est filmable, quelle distance pouvons-nous encore mettre entre nous et ces représentations du monde extérieur ?
C'est le chemin qu'emprunte Pascal Plante, plutôt que de s'intéresser au snuff lui-même. Sa véracité ne sera jamais questionnée car les légendes urbaines n'ont désormais plus court. A l'heure d'internet, de la démocratisation des moyens de capter le réel et de la transmission toujours plus rapide des images, le constat est sans appel : ces vidéos existent bel et bien.
C'est là toute la différence avec les films cités précédemment, qui font des Chambres rouges une sorte de film post-snuff où la part de mystère n'existe plus, où leur présence n'est plus remise en question, car solidement ancrée dans nos regards actuels. La mort réelle à travers le filtre d'un objectif n'est plus tabou, se trouve partout sur le réseau mondial, sans compétences particulières requises. Alors oui, dans ce récit où le procès d'un tueur en série provoque la fascination de deux femmes, ces vidéos d'exécution reste une épreuve, un miroir horrible de l'âme humaine se livrant aux pires exactions. Déjouant le piège du sensationnalisme, Pascal Plante retourne intelligemment le concept du snuff vers le spectateur. Maintenant que ces bandes existent, pourquoi continuent-elles à nous fasciner ?
Glissant intelligemment de l'autre côté de l'image, il dresse le portait d'une femme trouble, impossible à saisir, se plongeant corps et âme dans cette affaire. Avançant masqué, le film ne distille ses indices qu'au compte goutte, et même son final nous laisse interloqué. Pas de psychologie de comptoir ou d'explications salvatrices, au spectateur d’aiguiller sa morale. S'appuyant sur une mise en scène sèche et clinique, le réalisateur procède par soustraction afin de maximiser l'impact de ses séquences chocs. Jouant en permanence sur le regard, de sa protagoniste ou le notre, il filme à de nombreuses reprises les écrans (ordinateurs, télévisions), comme dernier rempart à la barbarie (difficile d'accéder aux Red Rooms) mais également comme nouvelle porte d'accès aux horreurs humaines. Et lorsque le spectateur pense enfin voir les images tant attendues, les personnages sont expulsés de la salle de procès. Pascal Plante se refuse à montrer frontalement l'horreur, jouant sur l'attente et la frustration du spectateur comme sur celles de ses protagonistes. Il n'est pas exagéré de le rapprocher d'un certain Haneke, dans cette envie de questionner notre rapport à la violence et à ses représentations, et par conséquent le voyeurisme du spectateur. Moins radical que son aîné, en évitant notamment de montrer l’innommable, il fait des Chambres rouges un thriller diablement tendu doublé d'une réflexion passionnante sur le Mal comme objet de fascination inépuisable. L'un des échanges de regards les plus glaçant de ces dernières années se transforme alors en une pulsion scopique poussée à son paroxysme, défiant le vide insondable des ténèbres.
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