Dans les années 1940 la société Disney fait la moue. Fantasia ou Bambi couvrent mal les frais engagés, et la guerre ne facilite pas les affaires de la compagnie, dépossédée d'une partie de son personnel, même si elle s’applique à servir d’outil de propagande pour le gouvernement et l’armée.
La production de long-métrages est donc ralentie, voire stoppée, tandis que celle des courts-métrages est maintenue. Différents projets destinés à sortir dans les salles regroupent donc différents segments parfois assez disparates, mais qui permettent aux différents animateurs restants de la compagnie, et parfois les plus talentueux, d’exprimer leur savoir-faire, mais le budget n’est pas le même.
Dans cette décennie encore troublée, ces compilations, parmi lesquelles Saludos Amigos ou la Boîte à musique, respectivement de 1942 et 1946, sont le plus souvent musicales, regroupées autour d’oeuvres mises en musique quand ce ne sont pas les artistes célèbres de l’époque qui viennent chanter les morceaux présents.
Et même si le doublage français d’une production Disney est rarement décevant, il est donc préférable de choisir la version originale, pour profiter des voix des artistes invités : Frances Langford, Dennis Day, The Andrews Sisters ou encore Roy Rogers. La bande-son reste assez conventionnelle mais assez variée, entre la chanson réconfortante à la Disney, le swing jazz entraînant ou la balade country, avec quelques morceaux plus orchestraux comme Le Vol du Bourbon par Freddy Martin et son orchestre ou une autre séquence à la gloire des rythmes sud-américains.
Il est clairement annoncé dès le prologue et avant chaque séquence que le but du programme est de divertir, d’amuser le spectateur et de l’entraîner avec lui, dans une galerie de courts assez différents, mais au ton assez réconfortant, sans aucune amertume, sans aucune fêlure. Seule la fin du dernier proposera un épilogue qui s’y opposera en douceur, avec un happy end où le personnage principal n’obtiendra pas ce qu’il veut, mais c’est un mal pour un bien.
Malheureusement, il faut bien reconnaître que l’ensemble manque d’unicité, malgré les belles paroles de la voix off en maitre de cérémonie. C’est à la fois une qualité, car cela permet de démontrer une palette plus large d’esthétiques, mais aussi une faiblesse, un court en chasse l’autre, et on peut les comparer comme autant d’œuvres mises en concurrence, entre celles qui arriveront le plus à convaincre l’auditoire.
Entre le premier, C'est un souvenir de décembre, petite introduction aux couleurs de cartes de fêtes hivernales, pour une charmante histoire sentimentale, et le plus agité, Pecos Bill, et son cowboy texan outrancier, une belle réussite presque du Tex Avery, il y a toute une collection d’univers et d’ambiances, prêts à conquérir notre coeur, mais sans la garantie de l’avoir.
Quelques thèmes tout de même émergent, qui trahissent cette volonté de rassemblement, quitte parfois à être d’une naïveté un peu trop poussée. L’homme est au centre, il apprivoise la nature, la faune se rassemble autour de lui, émerveillée par ses prodiges, comme dans le segment Johnny Pépin-de-Pomme, le plus fade, et au discours un peu dangereux. Où l’évangilisation du territoire par la culture de la pomme remplace les forêts, rassure les animaux et rassemble américains et amérindiens. La nature est parfois seule, comme dans Bumble Boogie, où la musique du Vol du bourdon est en synergie avec le vol d’un… bourdon, une belle prouesse musicale et animée, virevoltante. Dans A la gloire d’un arbre, c’est un poème de Joyce Kilmer qui est utilisé comme base, un segment esthétique mais un peu ronflant,
Mélodie Cocktail propose aussi des courts qui renvoient aux mythes fondateurs de l’Amérique, avec Johnny Pépin-de-Pomme et Pecos Bill, l’un étant un pionnier américain, et l’autre un cowboy légendaire, aux capacités si grandes que les traits géologiques du Texas lui doivent tout (parait-il). Et si ces figures sont partagées par l’imaginaire américain, leur utilisation ne doit pas se faire sans précautions. Pour Pecos Bill, les facéties de l’histoire ne prêtent pas à confusion, mais c’est moins le cas dans le cas de John Chapman dit Johnny Pépin-de-Pomme, écologiste convaincu, un trait mal compris dans cette version disneyienne.
Le budget permis étant plus faible que pour les longs-métrages d’un seul tenant, les différents segments composant Mélodie Cocktail impressionnent moins, mais l’économie demandée n’est pas trop visible. On y retrouve malgré tout la patte de Disney, dans ses différentes propositions esthétiques, avec des décors de carte postale ou plus impressionnistes, et même la reprise de certains traits qui rappelleront d’autres productions, comme ce Tic (ou Tac) présent avec Johnny Pépin-de-Pomme tandis que des personnages de Bambi semblent revenir pour A la gloire d’un arbre. L’animation reste en tout cas soignée, sans excès certes, avec quelques belles séquences, comme dans le segment forestier ou pour les folies de Pecos Bill, dans deux registres différents.
Mélodie Cocktail est peut-être un Disney plus mineur, dans une décennie difficile pour la compagnie, avant que Cendrillon en 1950 vienne insuffler un nouveau souffle. Pourtant, si cette compilation de courts métrage est maintenant oubliée, un Disney même plus léger possède suffisamment de qualités pour être découvert, ici tout ne s’appréciera pas de la même manière, mais quelques belles surprises sont à prévoir.