La marque des grands artistes c'est qu'ils peuvent donner l'impression que ce qu'ils font est facile. Mommy en est le meilleur exemple qui soit. Matériau de base on ne peut plus simple : une veuve d'une quarantaine d'années récupère chez elle son fils asocial (jusqu'à présent placé en centre fermé) et se lie d'amitié avec une voisine introvertie. Le film va s'attacher à scruter les rapports de force émotionnels qui vont s'installer entre ces trois-là : méfiance, désir, haine, joie... C'est toute la simplicité du cinéma de Xavier Dolan, composer avec des personnages forts et jouer sur le registre des émotions. Recette facile me direz-vous ? Non, assurément et d'aucuns d’ailleurs ne feraient de ces quelques ingrédients qu'une soupe insipide. Car encore faut-il, pour charpenter un tel scénario, disposer dans son attirail de deux outils de maître : l'audace et l'art de la mise en scène.
De l'audace, Xavier Dolan n'en manque pas. Et cela commence par sa direction d'acteur. Il pousse la logique de ses personnages jusqu'à un paroxysme que seul pouvait permettre une totale adhésion de ses trois interprètes au projet : Antoine-Olivier Pilon y est proprement fascinant, son énergie, son explosivité, son expressivité répondent au jeu des deux actrices de très grande classe qui l'accompagnent. Chacune, dans leur registre, impressionnent : Anne Dorval en mère courage tentant de joindre les deux bouts et Suzanne Clément, fantastique en écorchée vive qui ne trouve plus les mots.
Interroger les mots, le langage... Loin de nous parler uniquement des petits ou grands malheurs de ses personnages, Dolan - comme Tatantino dans son genre - nous parle ici du langage. D'abord au travers de cette langue incroyable qu'est le français québecois. Mais également au travers des registres de langage qui opposent ou rapprochent selon la situation : Steve qui use de grossièretés permanentes mais change de style lorsqu'il y est contraint dans la scène du téléphone, Diane qui verse dans le joual québecois tout en ayant conscience qu'un bon français lui est nécessaire pour retrouver du travail et bien sûr Kyla, l'enseignante sensée maitriser le langage mais affublée d'un bégaiement rédhibitoire. Le rapport de force entre cette dernière et Steve, un des moments forts du film - survient précisément lors de la confrontation de deux langages : la langue écrite que Kyla veut enseigner à Steve sans réussir à la prononcer et le langage du corps - la danse, la musique - que Steve veut imposer. La confrontation explosive de ses deux volontés permet non seulement à Kyla de sortir enfin des mots - de s'inscrire dans l'oralité de Steve et de Diane - mais permet aussi à Steve de calmer littéralement le langage de son corps. Car Steve, comme le dit très bien sa mère, n'est absolument pas démuni en termes de communication mais si cela ne passe pas par une langue maitrisée, celle du pouvoir économique (celui de la directrice de l'agence, celui des avocats), cela passe par d'autres aptitudes telle que la confiance, le charme et l'intuition, ce que Diane énonce parfaitement dans la réplique "Mon Steve, il a de l'entregent !". Mot à multiples sens.
L'audace de Dolan s'exprime sur le fond mais évidemment dans sa mise en scène. Par sa direction d'acteur nous l'avons vu, mais également par ses choix musicaux. Utilisant tour à tour des artistes aussi éclectiques que Dido, Lana Del Rey, Oasis ou Céline Dion, le réalisateur jalonne son film de scènes d'autant plus fortes que les morceaux entendus ne sont pas là comme accompagnement musical gratuit mais sont aimés, portés, incarnés par les personnages. Ainsi du trio de danse sur Céline Dion, de la scène du karaoké ou encore de Steve écoutant Oasis en toute liberté sur son skate board. Audace enfin dans ses placements de caméra, toujours à la bonne distance des personnages ou évidemment dans ce jeu inédit sur le format du film lorsque Steve (écoutant Oasis) ouvre lui-même le champ du cadre passant du format carré ( 1.33:1) au format rectangulaire (1.85.1) alors même que des perspectives nouvelles semblent s'ouvrir à lui.
Car c'est enfin là où la mise en scène de Dolan est exemplaire : c'est qu'elle est brillante mais jamais gratuite, elle est inventive, audacieuse, mais toujours au service de l'émotion jamais pour elle-même. A l'image de cette scène absolument bouleversante où Diane comprenant qu'elle n'y arrivera pas avec son fils se met à rêver du fils - et de la vie - qu'elle aurait pu avoir : la musique, les cadrages (nouveau passage au format rectangulaire), la lumière...tous les choix de mise en scène y sont comme pour le reste du film d'une intelligence qui force vraiment l'admiration pour un réalisateur aussi jeune.
Un très grand film.
Personnages/interprétation : 10/10
Scénario/histoire/Émotion : 10/10
Mise en scène / Réalisation : 10/10
10/10 <3