Quentin Tarantino déploie une touchante poésie à magnifier un Hollywood entre mémoire et fantasme, symbolisé par la figure lumineuse de Margot Robbie/Sharon Tate. Le cinéaste n'aura jamais été aussi sage et aussi émouvant qu'avec ces personnages, pathétiques fantômes d'une époque qui s'efface devant une autre. Il tisse un conte mélancolique à la limite du spleen dans ses premiers actes, jusqu'à la revanche : un dernier rodéo jouissif, sanglant, qui réaffirme la toute-puissance de la caméra et de la plume. Il était une fois un grand film.
Un simple sourire, et c’est tout un film qui bascule dans l’état de grâce. Ravie, Margot Robbie/Sharon Tate, astre débordant de vie, se regarde elle, Sharon Tate - mais la vraie, cette fois - dans Matt Helm règle ses comptes. Le réel et le fictionnel se rencontrent, dialoguent, dans un élan d’une poésie et d’un amour fous. Car Once Upon A Time In Hollywood est un film débordant d’amour. Mais dire que QT déclare sa flamme au cinéma n’avance à rien, tant chaque seconde de pellicule de la filmographie du réalisateur respire la passion cinéphile. Non, ici, il ne s’agit pas de son habituel amour geek, de sale gosse, qui est avant tout jouissance de sa propre érudition : celle qui consiste à digérer puis sublimer mille influences de tous horizons. Ici, c’est l’amour, le vrai, celui qui blesse.
Lors de cette scène, on comprend alors que, loin de ce que promettait la campagne marketing du film, il ne s’agira pas de raconter la tragédie Sharon Tate en tant que telle, mais de faire de l’actrice fauchée par la bête immonde une allégorie d’un cinéma chimiquement pur, qui n’est que cinéma, et amour du cinéma. Cet Eden hollywoodien n’a probablement jamais existé mais qu’importe, Tarantino assume de naviguer entre mémoire et fantasme de fiction. Tout est de l’ordre du conte, tout est évocation, davantage que reconstitution historique - voilà pourquoi les procès en révisionnisme de certains critiques sont surtout la preuve qu’ils sont passés complètement à côté du métrage.
Ombres et lumière
Pour la première fois de sa carrière, QT se fait tout petit : simple observateur d’un conte mélancolique, il n'est qu'humilité devant le mythe, et laisse ses personnages, pathétiques fantômes d’une époque qui déjà s’efface, convoyer le récit. Rick Dalton (DiCaprio) et sa doublure cascade Cliff Booth (Pitt) sont des ombres, Cliff celle de Rick, Rick celle de son propre âge d’or. Leur trajectoire est une errance, un spleen : aussi la narration s’étire-t-elle jusqu’à égarer, parfois, le spectateur. Hollywood devient une forêt magique en voie de désenchantement, dont les plans morbides des Manson sont le point d’orgue.
Pour autant, c’est bien un opus de Tarantino. On le retrouve dans ses dialogues outranciers, dans ce duel déjà culte entre Brad Pitt, encore plus blasé que Aldo Raine (Inglourious Basterds), et Bruce Lee. Dans la maestria avec laquelle il écrit ses personnages, aussi : celui de DiCaprio en tête, magistral, toujours trop, car toujours mal dans sa peau. Dans sa gourmandise à multiplier les citations directes, enfin : du cinéma bis italien à une irruption de DiCaprio dans une scène de La Grande Evasion.
Puis, Tarantino reprend pleinement les commandes dans son dernier acte, jouissif, véritable pulsion de cinéma.
Bouleversant dernier acte
Teasée tout le long du film, la bande à Manson, couteaux à la main, se dirige vers la maison de Roman Polanski et Sharon Tate…. puis est interrompue par Rick Dalton, cowboy ivre et beauf, pastiche d’un John Wayne réac haïssant les “hippies”. Pris à partie par l’acteur has-been, dont les personnages ont bercé leurs jeunesses passées à se gaver de télé, les wannabe assassins changent de cible. Il faut faire tomber les idoles. Mauvaise pioche : chez Dalton, ils tombent sur son inséparable doppelganger, Cliff Booth, qui, aidé de son pitbull et d’une bonne dose de LSD, les massacre joyeusement. La scène est jouissive comme sait le faire QT, elle l'est d’autant plus qu’elle tranche violemment avec le spleen envoûtant du reste du film. Les crétins sectaires qui veulent condamner le paradis hollywoodien à la nuit éternelle sont déchiquetés avec un plaisir non dissimulé, jusqu’à l’orgasmique vengeance au lance-flammes de Rick Dalton - ce même lance-flammes qui est une relique de son apogée au cinéma. Tout un symbole.
Après avoir dérouillé Hitler, QT épouse une nouvelle fois l’uchronie et choisit donc de sauver Sharon Tate, et à travers elle, de sauver le cinéma par le cinéma. Il réaffirme avec une touchante naïveté à quel point la fiction a vertu de refuge. Lorsque Rick Dalton finit par être invité chez Sharon, et que le film dévoile son titre en guise de crédit de fin, on est bouleversé. Il était une fois… à Hollywood. Tout ceci n’était, c’est vrai, qu’un conte, qu’un doux rêve. Ce paradis perdu n'existe pas. Sharon Tate est bien morte assassinée, et on se surprend à la pleurer : quand bien même c’était il y a cinquante ans, quand bien même on n’avait jamais vu un film avec l’actrice avant ce soir. Sa mort réelle nous anéantit car son sauvetage fictif est si beau... pouvait-on imaginer meilleur hommage ?
Cinéaste de la vengeance, Tarantino orchestre ici sa plus belle, celle de la caméra sur le réel, celle du scénariste démiurgique sur la laideur du monde. C’est pour ce genre d’échappées que l’Homme raconte des histoires, et c’est pour ce genre de films qu’on aime aimer le cinéma.