Paris, Texas, c'est l'histoire d'un voyage. Celui de Travis, dans un premier temps, de son ancienne vie à sa nouvelle, de son passé à son avenir, de celui qu'il était à celui qu'il entreprend de devenir. Travis est un éternel silencieux quand on le découvre au début du film, errant sur les plaines arides du Texas, longeant les routes désertes en fuite de son passé, à la recherche de ce qui l'annihilera complètement. Tout de suite, se soulèvent des questions : que lui est-il arrivé ? Qu'est-ce qui l'a traumatisé au point qu'il se soit renfermé dans un silence absolu, enterrant sa personne pour ne plus devenir qu'une figure inquiétante et maladive en perdition, vieillie par les années et brûlée par le soleil. Comme un retour filial à la vie, c'est son frère qui le sortira de sa torpeur et le ramènera sur la bonne voie, celle qui mène à Los Angeles, et donc à sa propre existence.
Le voyage de Travis s'apparente à un voyage intérieur, plus le paysage défile, et plus celui-ci évolue, se rapproche de son but ultime, devient un individu accompli. Son épopée est aussi la nôtre, nous sommes tous d'une manière ou d'une autre des Travis, et nous recherchons tous la même chose, la plénitude et la complémentarité de l'âme. Paris, Texas, c'est la Vie, et ici, la Vie c'est l'Amour (au sens propre comme figuré). La vie sans amour y est vide de sens, et tous les chemins mènent à lui. Dès la première seconde du métrage, c'est vers son amour qu'est voué à se diriger Travis : Jane, la magnifique et fragile Jane. Jane, l'amoureuse, la mère, lueur d'espoir dans un monde de solitude et de désespoir. Jane, le symbole d'une vie qui s'offre à nous, celle que Jane promet.
Paris, Texas, c'est un cycle, c'est l'histoire de la Vie, de la naissance à la mort -ou serait-ce de la mort à la naissance ?- : Paris, mais Paris au Texas, le lieu où l'on a été conçu, et celui où l'on s'en va mourir. D'abord, la rencontre avec le fils, preuve vivante de ce qu'on lègue à l'humanité. L'enfant, celui qui fait qu'on se rattache à la vie et qu'on repart en quête de lumière plutôt que de resombrer dans les ténèbres. Puis les retrouvailles avec la mère, avec l'amante, qui assure une renaissance dans la mort, dans l'obscurité, flambeau lumineux, source de vie. C'est la renconstruction par l'amour, l'amour comme remède, contre la douleur, l'amour pourtant cause de cette douleur, phénomène se répétant à l'infini, paradoxe implacable qui fait qu'on ne peut pas vivre sans, mais que la souffrance serait moindre si l'on ne s'aimait pas.
Paris, Texas, c'est la Vie. Cette dernière semble constituer chacun des détails du cadre, l'envahir en toute discrétion. Avec Paris, Texas, on a la sensation d'avoir vécu ce que vivent les personnages, au détour d'une phrase, d'un regard désenchanté sur le monde. C'est la narration éclatée d'un destin qui pourrait être le nôtre, qui converge vers les mêmes objectifs, qui s'en cherche. C'est une vérité sur l'existence, une de celles qui fait qu'on en est pas tout à fait maître. C'est l'histoire d'une ambition anéantie pour laisser place à une autre. C'est une fuite vers le rêve inaccessible, le désir d'évasion vers l'idéal irréel, le fantasme indéfini, semé des embûches du quotidien, de celles qu'on s'impose sans même s'en rendre compte et auxquelles on s'enchaîne. Tout ce dont on rêvait, c'était de s'échapper, comme Jane, vers une autre existence, puis une autre existence, car celle-là est incontrôlable.
Paris, Texas dialogue avec l'âme dans un langage insaisissable mais conséquent, qui remue et touche au plus profond. Un voyage spirituel sur l'être humain, qui parle de la Vie avec une fatalité dissimulée sous l'atmosphère hypnotique et lancinante, presque léthargique, avec une mélancolie latente et moribonde. Un film qui touche à une réalité difficile à admettre, ici presque fantasmée, onirique, anesthésiée. Une réalité incernable, mais présente au fond du cœur sans, peut-être, qu'on sache qu'elle est là, qu'on la perçoive. Cette fatalité, on la ressent dans Paris, Texas, comme je l'avais ressentie dans Les Ailes du Désir, elle se tapit dans l'ombre, nous imprègne progressivement, et s'installe en nous, sans qu'on puisse la cerner, révélée miraculeusement dans la parole silencieuse de Wim Wenders, pourtant libérée divinement dans un dernier acte splendide et conversé, point d'orgue du film et dialogue puissant pour lequel tout le film semble avoir été créé : le silence est brisé, la plaie recousue par les mots, l'enfant rendu à sa mère.