Le film qui m'a le plus impressionnée cette semaine est Plein Sud de Luc Béraud, présenté par le réalisateur et le compositeur Eric Demarsan à la Cinémathèque vendredi 17 janvier 2025. Avec une bande sonore discrète et magnifique, j'ai été frappée par une histoire d'amour qui entraîne son personnage, Serge, brillamment interprété par Patrick Dewaere, dans une spirale paranoïaque et tragique, tout en demeurant à la fois comique et touchante. Clio Goldberg, dans le rôle de Carole, incarne une ingénue aux yeux verts et aux cheveux bouclés, aussi fascinante qu’une vipère prête à détruire la vie de l’homme qu’elle séduit.
Le scénario, créé spécifiquement pour Patrick Dewaere par Claude Miller et Luc Béraud, mêle philosophie et aventure, comme un idéal romanesque que Serge, philosophe à l’université, tente de vivre en abandonnant tout pour une quête incertaine. La performance de Dewaere est fascinante, son timing comique et sa physicalité magnifient ce personnage tiraillé entre désir et souffrance.
Le film ne cesse de surprendre, notamment lors de l’apparition de Jeanne Moreau, incarnant la mère de Carole dans une scène troublante. Lorsque la porte s’ouvre sur son sourire radieux, c’est comme si le film basculait dans une fable grotesque. Ce personnage, à la fois accueillant et glaçant , incarne l’idée d’une "fausse famille" fabriquée autour de Carole, pour manipuler Serge. Les interactions avec cette famille – qu’il méprise en la qualifiant de « famille inculte à tuyau de poêle » – mettent en relief son ego blessé et son désespoir croissant. Ces moments où la comédie slapstick, avec des portes arrachées ou des pistolets mal employés, se mêle à une tragédie intime, donnent toute sa force à l’œuvre.
L’apparition de Carole en tailleur gris, évoquant une image hitchcockienne presque caricaturale, accentue encore ce jeu de masques. Ce choix visuel évoque une froideur calculée, un rôle qu’elle semble jouer autant pour manipuler Serge que pour se libérer d’un passé qu’on devine chaotique. Le spectateur est invité à douter : Carole aime-t-elle Serge ou cherche-t-elle simplement une échappatoire, que ce soit par son mariage blanc ou par d’autres moyens plus énigmatiques et voilés.
Cette ambiguïté se prolonge à travers une réflexion sur l’amour, brillamment exprimée par Rognon, interprété par Pierre Dux, lorsqu’il confie à Serge : « L'amour, tu ne sais pas ce que c'est… En Indochine, les femmes qui avaient été vendues à des Blancs, lorsqu’elles s’amourachaient d’eux, elles les empoisonnaient petit à petit, tout en leur administrant un contrepoison. Si le type s’éloignait ou les abandonnait, comme il n’avait plus l’antidote, le poison faisait son effet. Et il mourait, comme victime d’un sort jeté… » Cette métaphore empoisonnée éclaire la dynamique entre Serge et Carole : une relation marquée par une dépendance émotionnelle et un amour à la fois fascinant et destructeur. Leur lien semble aussi toxique que vital, oscillant entre passion et perte de contrôle.
Plein Sud est un film sur la quête de liberté et sur l’échec des hommes qui croient pouvoir fuir leur réalité. Serge, en cherchant le Sud à Barcelone – un lieu symbolique d’espoir et de redécouverte –, ne fait que se confronter à lui-même et à ses contradictions. La performance de Dewaere, marquée par une parfaite maîtrise du comique et une profondeur émotionnelle saisissante, fait de ce film un voyage inoubliable, où l’amour, à la fois piège et salut, nous touche profondément.
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