Il n’aura fallu que deux petits mois, après un Pentagon Papers magistral pour que Steven Spielberg ne revienne avec un projet totalement différent de son précédent film. Une oeuvre de science-fiction, à 60% en images de synthèse adaptant l’un des livres somme de la culture geek. A 71 ans, qu’est-ce que le soldat Spielberg pourrait bien faire dans cette galère, le même confessant il y a quelques années ne souhaitant plus mettre en scène de l’action, expliquant avec malice les “mettre en scène dans ses rêves” ? La réponse la plus évidente est la plus simple : botter des culs, qu’ils soient ceux des cinéastes, des studios mais aussi ceux des spectateurs.
Dès les vingt premières minutes du film, Spielberg ringardise l’ensemble de la production actuelle, renvoyant à leurs bacs à sable les cinéastes contemporains aux commandes des plus grosses productions franchisées. A travers un plan d’introduction sur l’OASIS, le monde virtuel où se place l’action de Ready Player One, puis une séquence HALLUCINANTE de course poursuite (imaginez Burnout x1000 et vous aurez à peine la mesure de l’ampleur de la chose), Steven Spielberg se révèle plus inventif, plus virtuose que jamais, délivrant une maestria visuelle qui décroche la machoire à chaque plan. Et ce ne sont que les vingt premières minutes.
Une fois cette affaire réglée, le cinéaste déploie sa grammaire cinématographique au service de son histoire et de son propos. Le scénario du film narre les aventures de Wade, un jeune ado cherchant à résoudre les énigmes disséminées par le créateur décédé de l’OASIS, James Halliday afin de récupérer le contrôle de cette dernière. Contre ses amis et lui se dressent une corporation impitoyable cherchant à monétiser l’OASIS. Le monde actuel interesse peu Spielberg, qui l’esquisse grosso-modo en un plan séquence qui montre un monde à l’abandon, ou l’être humain a décidé de passer outre les catastrophes et de se réfugier dans ce monde virtuel où tout est possible. Le réel est sale, inhospitalier, sec. Ce qui constitue le coeur du film, c’est notre rapport à l’imaginaire.
Le roman Ready Player One était un agrégat d’influences, de références, qui correspond parfaitement à notre époque. Aujourd’hui, l’heure est au “cinéma doudou”, référencé jusqu’à l’overdose dans le seul but de faire des clins d’oeil complices au spectateur. Un moyen de détourner l’attention de productions creuses, vaines, aseptisées dont Stranger Things récemment en était le parfait symbole. Spielberg a parfaitement saisi le moment pour s’emparer de cette matière et l’adapter, la modeler à ses obsessions, à ses peurs et à ses questionnements. Car plus que d’adaptation, il s’agit pour le conteur de nous rappeler le sens profond de la culture populaire, et sa nécessité.
Prenons le cas des références. Le film en regorge, des centaines de personnages et d’éléments constitutifs de notre culture. D’ailleurs Spielberg élargit le spectre d’influences, des années 80 dans le livre à un spectre bien plus large allant des années 50 à Overwatch. Mais il ne les utilise pas comme éléments de son récit, mais comme de simples avatars. En connaisseur avisé du monde du jeu vidéo, Spielberg ne se réfugit pas derrière la référence mais l’exploite pour montrer le héros derrière le personnage, le joueur derrière la manette, celui qui prend les décisions et qui change le cours du monde. Au détour d’une ligne de dialogue, le héros rappelle que l’on se fout de savoir si c’est la moto d’Akira, mais qui la pilote. Tout est dit.
C’est à une réflexion puissante sur le pouvoir de l’imaginaire que le réalisateur s’attelle. Les trois défis, lancés aux joueurs par le créateur de l’OASIS, sont autant de moyens de parler de cette faculté de l’être humain à se plonger dans des mondes abstraits pour s’extraire de la réalité et la remodeler, la transcender. La première, la fameuse course, c’est montrer l’étendue des possibles. La deuxième, un jeu d’aventure, c’est la tentative inouie du réalisateur de revisiter un univers culte en le pervertissant par le ludique et l’inventivité. La troisième épreuve, un MMORPG, c’est mettre au même plan tous ces univers, toutes nos références pour n’en tirer que la seule chose qui importe : le lien qui nous lie à travers la pop culture.
Dans l’ennemi, cette société dirigée par un businessman implacable et guidé par l’argent, il est impossible de ne pas y voir les Disney, Fox et autres Warner (producteur du film, le troll est parfait), capitalisant aujourd’hui sur un catalogue de franchises décliné à toutes les sauces, sans comprendre le lien unique entre l’oeuvre chérie et le public. Spielberg sonne la révolution, littéralement, contre cette récupération motivée par une nostalgie morbide et la recherche de profits. Mais il n’en oublie pas l’essentiel. Son message est simple : remettons la pop culture à sa place, célébrons-la comme un imaginaire salvateur qui permet de s’évader du réel…mais n’oublions pas le réel, qui reste au fond le plus important.
Loin d’une certaine candeur que cherche désespérément les critiques, c’est une fois de plus un regard doux-amer que propose Spielberg. Celui d’un conteur qui s’interroge sur son métier et son héritage. Que restera t-il de son oeuvre après sa mort? Son sens sera t-il préservé? Ou ne garderons-nous que l’emballage, le superficiel comme aujourd’hui ? C’est au final le message le plus boulversant de ce Ready Player One, contenu dans son épilogue et dans une réplique pleine de sens et bouleversante que Spielberg laisse transparaître son passage de relais vers notre génération de rêveurs : “Merci d’avoir joué à mon jeu.” Merci à toi Steven.