L'oeuvre testamentaire (mineure) de Steven Spielberg à travers la science fiction. 'Ready' ?

Mars 2018 sonne donc le retour de Steven Spielberg derrière la caméra pour sa neuvième incursion seulement (!) dans la science-fiction, genre qu’il a non seulement popularisé mais qui lui a également donné ses lettres de noblesse (« Rencontres du troisième type », « E.T. », « Minority report »…).
Pour un budget de 175 millions de dollars (le deuxième plus gros de Spielberg dans sa carrière, derrière « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal » porté à 185 millions de dollars), « Ready Player One » rapporte un peu moins de 600 millions de dollars à l’international. Il s’agit donc d’un semi-succès, que j’ai vu au cinéma à sa sortie, qui ne rapporte pour une fois aucune récompense à l’équipe technique du film. No jackpot, Spielby.
Cette production Amblin, Reliance et Warner Bros, notamment, se base sur le roman à succès d’Ernest Cline dont Spielberg a acheté les droits. Bingo ? Oui, mais non…..


Synopsis : bidonvilles miséreux, désastres climatiques, guerres, famine… . En 2045, il ne fait pas bon vivre sur la planète Terre. James Halliday, l’inventeur du jeu virtuel Oasis, auquel les gens participent pour oublier leur vie réelle, a laissé des indices dans son jeu avant de mourir pour que celui qui les repêchent devienne milliardaire et propriétaire du jeu. La compétition est lancée depuis longtemps lorsque Wade Watts, un orphelin, décide d’entrer lui aussi dans la danse.


D’après son premier roman (« Player one »), l’auteur Ernest Cline tire un premier jet pour une adaptation cinématographique. Spielberg rentre lui aussi dans la danse en embauchant Zak Penn (il a débuté sa carrière sur « Last action hero » puis a enchaîné sur « Inspecteur Gadget », « X men 2 », « L’incroyable Hulk », « Avengers » …) au scénario. Pour le moment, bon point Spielby.
Les scénaristes Ernest Cline et Zak Penn concentrent ainsi leur intrigue sur la quête d’un trésor, chose rare en ces années 2010 au cinéma en général. D’où l’intérêt grandissant des aventures dans lesquelles ils nous embringuent.
D’autre part, le duo d’écrivains fait référence à la pop culture en général : « Le géant de fer », « Le seigneur des anneaux », « Alien », « Terminator 2 », « Tomb raider » et la DeLorean, « Stayin alive » et Springsteen pour la musique… un exploit pour les effets spéciaux que de créer autant d’univers, mais aussi sur la trame en général car tout cela implique que l’univers du geek peut être incompris alors que certains éléments peuvent être relevés par les prétendus cinéphiles. Et avec autant d’éléments de culture, il était difficile de créer une histoire. Et pourtant, Cline et Penn s’en sortent haut la main grâce à l’essence qu’ils ont injectés dans ces aventures d’un soir, tirées vers le haut par la roublardise dinosauresque du réalisateur Spielberg.
Le scénario interroge le futur (ici, 2045) et la possibilité de la schizophrénie future sur Terre. Spielberg en avance sur son époque ? Pourquoi pas… car il interroge notre conscience à travers la virtualité tout en se concentrant sur son univers filmique, l’intrigue. Excellentissime Monsieur le Maître du divertissement.
Également, le scénario pose astucieusement la question suivante. Qui est le héros ? Wade, parce qu’il est ce personnage central du film, ou Halliday en tant que créateur du jeu l’Oasis et détenteur des droits ? J’ai envie de répondre que Wade est ce héros spielberguien par excellence (il est aussi orphelin !) car il est en quête des désirs et des peurs parentales et que James Halliday, multimilliardaire qui se cache dans des bandes filmiques chers au papa d’E.T., ne peut exister sans cette chasse au trésor. De toutes les manières, c’est le producteur de « Gremlins » et de « Casper » qui les détrône car ces deux traits de personnalité renvoient au personnage de Wade Watts et d’Halliday.
Le metteur en scène de « Intelligence artificielle » fait ainsi le parallèle entre le personnage d’Hammond de « Jurassic park » et James Halliday. Lui, n’a pas dépensé sans compter mais possède une fortune immense. Fortune qui l’a laissé sur un lit de mort. Ce lit est ainsi le point de départ du jeu, et du film. La mort du créateur (Halliday) était nécessaire pour que « Ready player one » puisse commencer. Halliday est non seulement l’alter-ego du réalisateur mais en plus raplapla que John Hammond j’ai trouvé.
Dans son écriture filmique via une panoplie de personnages et à travers une chasse au trésor, Spielberg livre ainsi une œuvre testamentaire pour son, sans doute, dernier blockbuster de classe mondiale.


Pour l’heure, pour cet ultime blockbuster, le metteur en scène de « La guerre des mondes » a embauché du beau monde au niveau du casting.
Tye Sheridan (la nouvelle coqueluche d’Hollywood : « Mud », « Joe », « X men apocalypse » …) en Wade Watts, c’est l’idée du siècle. Grâce à sa gueule d’ange et son charisme évident, il s’impose en toute logique dans la peau de cet orphelin de héros poussé vers une gloire certaine dans l’Oasis.
A ses côtés, on retrouve une Olivia Cooke (vue dans la série « Bates motel », « Ouija », « This is not a love story ») intéressante mais peu exploitée en dépit de son histoire d’amour avec Tye Watts.
En troisième place, arrive Ben Mendelsohn -il a donné la réplique à Jeanne Moreau (« Cœur de métisse »), Colin Farrell (« Le nouveau monde »), Gary Oldman (« The dark knight rises »), Ryan Gosling (« The place beyond the pines ») …- en tant que patron de l’Oasis et donc méchant désigné d’office.
Enfin, Mark Rylance (d’abord acteur pour le théâtre, il reçoit l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle sur « Le pont des espions » et collabore ici pour la troisième fois avec Spielberg depuis « Le bon gros géant »), dans la peau de James Halliday, le créateur de l’Oasis, est le rôle pivot dont avait besoin « Ready player one » pour combler les défaillances de casting que Ben Mendelsohn tente de combler. Rylance ou le milliardaire désabusé. Dans tous les cas, Mark livre une très belle composition, tout en nuances. Chapeau.
Avec également Simon Pegg (« Frères d’armes », « Les aventures de Tintin » et « Ready player one » sont ses trois participations au cinéma du réalisateur. Il fait partie du tandem de choc avec Nick Frost dans les trois comédies cultes « Shaun of the dead », « Hot fuzz » et « Paul ») et le désarmant T. J. Miller (pilier de la série « Dragons, par-delà les rives », il a débuté au cinéma avec Tony Scott sur « Unstoppable » pour ensuite jouer les super-héros aux côtés de Ryan Reynolds, notamment).
Spielberg a ici fait appel à un casting de luxe mais peine à donner l’envergure nécessaire à chacun de ses personnages en dépit d’acteurs complémentaires. Dommage, car il ne s’agit pas d’un ratage pour autant. Ici, le casting dessert l’histoire alors que sur son précédent film (« Lincoln »), le casting servait l’H(h)istoire. Eh oui.


Là où le producteur de « Jurassic world » se fait couturier, c’est bien sûr grâce à l’orchestration des batailles, toutes plus dantesques les unes que les autres. Le combat final mérite à lui seul tous les détours ! Profusion d’effets spéciaux pour une chorégraphie magnifiée par la mise en scène de Spielby. Aventures, cascades et suspense s’allient pour une tension nerveuse jamais relâchée. Le coordinateur des cascades n’est autre que Gary Powell. Après sa croisade sur « Les crânes de cristal », Gary réembarque avec Spielberg après avoir repris le flambeau de Rémy Julienne sur la saga James Bond.


Un autre atout, et pas des moindres, de « Ready player one » ? Les effets spéciaux.
ILM et Digital Domain -créée en 1993 par James Cameron, Stan Winston et Scott Ross (ancien d’ILM)-, ont travaillé main dans la main pour le rendu visuel final du film. Et ça envoie du lourd… wow… !
On navigue constamment entre réalité virtuelle et le monde réaliste avec une incroyable aisance. Tout cela rendu possible par toute l’équipe des effets spéciaux. Excellentissime.
De plus, les méthodes d’utilisation de la réalité virtuelle et les CGI (computer-generated imagery, c’est-à-dire effets spéciaux numériques) ont permis de créer cet univers virtuel : l’Oasis. On s’y croirait ! C’est dire le travail acharné de toute l’équipe pour obtenir ce rendu visuel particulièrement réussi. Tous mes chapeaux à toute l’équipe !
Je crie non seulement au génie, mais lorsque j’écris que Spielberg a ici utilisé les dernières technologies de réalité virtuelle pour un réalisme de tous les instants pour l’Oasis, « Ready player one » capte dans les effets spéciaux une force et une fougue spielberguienne indéniable. J’achète et j’adhère à 200%. Hip-hip-hip houra !


Ce que j’achète moins, cependant, c’est la musique, qui même si elle est honorable ne sauve pas ces aventures spielberguiennes dans lesquelles on est attrapé.
Sur le vif du sujet, Alan Silvestri, le compositeur attitré de Robert Zemeckis (« A la poursuite du diamant vert », « Retour vers le futur », « Qui veut la peau de Roger Rabbit », « Forrest gump », « Flight »…), fait toujours dans la dentelle, et bien qu’éloigné de ses batteries habituelles (« Predator », « Judge dredd »), nous incite à accompagner Tye Sheridan et Olivia Cooke dans ces aventures les plus folles au son de ces mélancolies certes attachantes mais qui ne m’ont aucunement fait frissonner.
De belles partitions, mais sans panache. Il s’agit quand même de Silvestri : alors merci quand même Alan.
Et pour une fois, l’habituel John Williams est absent. Alors, raccrochons-nous à Silvestri.


Pour finir, place à la mise en scène.
Tout d’abord, évoquer la photographie de « Ready player one », c’est s’accorder sur les effets spéciaux (donc relire mon paragraphe effets visuels un peu plus haut). Ainsi, le chef opérateur ne donne pas dans sa verve habituelle ni dans sa pleine mesure. Janusz Kaminski, qui tient ici la caméra des couleurs et des rendus visuels, est bien en-deçà de ses capacités malgré la qualité évidente des effets spéciaux.
Ensuite, Spielberg rend un hommage pastiche au cinéma à travers « King Kong » et « Shining » pour les plus parlants. Mais il s’agit surtout et plus particulièrement à son cinéma par le thème de la science-fiction qu’il aborde. Comment ne pas reconnaître le T-Rex de Stan Winston, Phil Tippett, Dennis Muren et Michael Lantieri lors de la course effrénée à travers la ville (New York, si je ne m’abuse) ?
D’autre part, ici, le Roi du divertissement ne se réinvente pas, il continue sur sa linéarité habituelle et toujours bien présente (Michael Kahn encore et toujours à la barre !) pour nous faciliter l’immersion dans « Ready player one » qui se joue de nous en nous donnant l’impression d’une histoire à tiroirs, histoire se basant merveilleusement bien dans le contexte des 80’s que Spielberg a bien vécu. Mais en cela, il arrive à nous parler de l’âme humaine et plus spécialement des tourments et de sentiments réels et virtuels. C’est donc dans ce tourbillon de sentiments, entre virtualité et réalité, que Spielby arrive à nous posséder tout comme l’avait fait Cronenberg en son temps sur « Existenz ».
Oui, Spielberg fait son Cronenberg, mais à sa sauce : il explore les tréfonds du héros Wade Watts (Tye Sheridan) qui exprime ses sentiments à travers ses yeux d’ados sans famille, thème spielberguien délicat dans toute sa grandeur. Mais il en oublie le principal : l’émotion. D’où cette impression erronée de science-fiction réfléchie.
Le père d’Indiana Jones explore à nouveau les dérives sécuritaires et d’internet sous couvert de science-fiction, tout comme il l’avait fait sur « Minority report », mais sans révolutionner le genre sur « Ready player one » (même s’il utilise des procédés révolutionnaires en matière de réalité virtuelle dans les effets spéciaux), chose qu’il avait réussi pour le film cité précédemment. Si Spielberg arrive admirablement à cerner les dérives des réseaux sociaux et des jeux virtuels, c’est pour mieux nous prévenir de ces dangers (célébrité soudaine, usurpation d’identité…). En cela, le producteur de « Twister » et de « Transformers » attire l’attention sur ces dangers-là, nous met en garde, et garde espoir de nous faire sortir de cette addiction. Espoir et humanisme sont donc les maîtres mots que Spielberg s’est accordé tout le long de sa carrière sans pour autant arriver à les transcender dans ce film de divertissement qui n’arrive jamais à la hauteur d’aura dont avait fait preuve ses autres grands films : « La liste de Schindler », « Jurassic park » et « La couleur pourpre » pour ne citer que ceux-là. Et si « Cheval de guerre » et « Lincoln » arrivaient à se positionner, dans leurs domaines respectifs, à des chefs d’œuvres, « Ready player one » est bien ce film de science-fiction dans lequel Spielberg peine à donner un souffle épique à l’ensemble malgré la profusion des effets spéciaux et sa qualité de mise en scène et de narration.
Le Maître du divertissement signe donc ici un film mineur de sa carrière sans innover dans une mise en scène certes très bien calibrée mais néanmoins poussive de sa part. Un peu comme sur « La guerre des mondes » dans mon souvenir.
« Ready player one » est donc caractérisé par un Spielberg dominant son sujet sans l’approfondir du côté de sa caméra (exit les peurs à la Roy Scheider, Henry Thomas, Eric Bana, Jeremy Irwine). D’où ce manque de psychologie humaine, d’état d’esprit, de vigueur… bref, d’émotion.
Dommage car l’on pouvait s’attendre à du lourd de sa part, avec une nouvelle façon de nous faire peur sur ce genre d’histoire dont il a balayé sa verve habituelle pour des raisons de raconter une histoire sans ses souvenirs : une façon de se faire un pied de nez. Chose réussie, puisque reste une belle histoire d’ados qui veulent prendre les clés du monde des adultes, soit un Spielberg classique qui cherche la facilité quand il aurait pu nous donner une réflexion abjecte sur le monde de demain. Et les peurs qui le tiraillaient.
Un bon divertissement, mais sans plus, qui donne une impression d’œuvre testament. Etrange, non ?
Quoi qu’il en soit, c’est un Spielberg, et ça, c’est déjà un gage de qualité. Alors merci encore Spielby !


Pour conclure, « Ready Player One » (2018), repoussant les limites des effets spéciaux encore plus loin et donnant donc ce film d’anticipation par excellence, est cette œuvre testamentaire noble dirigée et livrée par Steven Spielberg.


Spectateurs, êtes vous ‘ready’ pour vous en-Spielberg-uiser ?


Après ce semi-succès, Steven Spielberg est en attente, en tant que metteur en scène, de la sortie au cinéma de « West side story », nouvelle adaptation de la comédie musicale de 1962.
Il est également pressenti pour réaliser un biopic sur un homme historique du dix-neuvième siècle, un certain Ulysses S. Grant.
Également, après s’être désisté du poste de réalisateur de « Indiana Jones 5 », il en serait producteur.
Voilà pour ses prochains projets.


Il ne me reste plus qu’à remplir les cases suivantes, selon mes goûts et mon approche Spielberg, au travers de mon cycle spielberguien qui vient de se terminer.
Son film culte = « Les dents de la mer » ;
Son film mythique (qui touche Spielberg de manière la plus personnelle) = « Jurassic Park » ;
Son chef d’œuvre = « La liste de Schindler ».
Son film fleuve (= film culte -« Jaws »- + chef d’œuvre -« La liste… »-) = « Lincoln » = chef d’œuvre mythique qui touche le mythe ‘Spielberg’, avec le virage amorcé sur « Cheval de guerre ».


Résumé Spielberg n’est vraiment pas facile du tout, mon point de vue à ce sujet a donc été partagé.
Spectateurs listés, un extra-terrestre peut-il être un cheval de guerre ?

brunodinah
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le 26 oct. 2020

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brunodinah

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