Non-film, métafilm, filmception, Quentin Dupieux semble être définitivement hanté par l’art cinématographique à tel point qu’il ne peut s’empêcher de questionner sans cesse les notions élémentaire du cinéma. Comment faire un film ? Pourquoi le faire ? Quels choix devons-nous faire ? Quelles concessions faire ? À qui doit-on l’adresser, le destiner ? À qui je souhaite qu’il fasse le plus plaisir ? Quelles sont les limites de la digression ? Tant et plus de questions que ce cher Dupieux nous pousse à nous poser.


Sa filmographie est une sorte d’énorme quête métaphysique dont chaque film est l’aboutissement de tous ses précédents. Chacun de ses films va mettre en avant divers branches spécifiques du cinéma. Wrong met en avant la mise en scène, Rubber s’attache plus à la symbolique et Wrong Cops semble se reposer sur le montage. Réalité met, quant à lui, une bonne claque à plusieurs degrés, particulièrement dans la construction scénaristique.


Difficile d’aborder ce film sans omettre une foule de détails qui ont chacun leur importance non négligeable tant il est une mine d’or que ce soit au niveau critique, philosophique, symbolique et même technique. Dans sa vision la plus simple, Réalité est une critique de l’audiovisuel en général, et particulièrement la télévision mais également du cinéma. Quentin Dupieux critique ce qu’il fait, ou fait ce qu’il critique. Mais la critique n’est pas uniquement destinée aux diffuseurs/réalisateurs, elle se classe à chaque niveau. Ce qu’elle prône ? La liberté de faire ce dont on a envie. Ici il est question de dire « Merde » aux producteurs qui veulent constamment retoucher à toutes les scènes des films qu’ils produisent, de dire « Merde » aux réalisateurs sans talents qui se contentent soit de vendre leur sous-produit marketing à ceux qui le réclament soit de jouer les intellectuels en utilisant l’excuse du contemplatif ou en faisant quelque chose de non conventionnel, de dire « Merde » aux gens qui pensent tout savoir alors que c’est l’inverse, qui ne se réfèrent qu’à une élite cinématographique si sur évaluée qu’ils ne cherchent même plus à se questionner sur le talent des nouveaux, de dire « Merde » à ces acteurs qui trouvent toujours un moyen de se plaindre quand ils n’ont pas les conditions de travail qu’ils souhaitent. Bref, de dire « Je vous emmerde » à tout ce système fermé qui ne semble pas vouloir évoluer.


Et au travers de cette critique se profile une histoire vaguement dénuée de sens au premier abord, un peu comme chaque histoire de Dupieux, mais avec une construction rarement autant soignée et maîtrisée. On peut le dire, c’est un film à twists. Et quels twists ! Même si la mèche est allongée, rallongée, et étendue durant 1h30 à tel point qu’on finit par se demander si le réalisateur sait lui-même comment cela se termine ou s’il n’y a ne serait-ce que réfléchit une seconde, la révélation fonctionne car elle est effectivement très bien pensée. Le seul défaut est peut-être celui-ci. L’histoire est inventive, fantastique et très bien écrite, elle raconte une multitude de chose. Mais dans son désir de conserver le mystère jusqu’au dernier moment, de vouloir tenir le spectateur en haleine le plus longtemps possible, ce dernier finit malgré tout par s’ennuyer par moment. L’artifice est à la fois trop gros et trop accentué pour qu’il fonctionne sur toute la durée du film. Avec le nombre conséquent de critiques que fait le film, de symboliques qu’il développe, d’histoires qu’il raconte, il n’était pas impossible de travailler un peu plus le montage, comme ce fut le cas pour Wrong Cops, pour rendre le film plus dynamique et éviter au spectateur de trouver le temps long. Dupieux nous a habitué aux rythmes effrénés et à l’humour assez décapant, ce qui manque assez fortement à Réalité qui peut se targuer d’avoir Alain Chabat et Jonathan Lambert comme casting.


Nuançons tout de même, le film développe beaucoup de choses et il n’est pas aisé à n’importe qui de les assimiler toutes et rapidement, ainsi le rythme peut paraître lent pour ceux à qui les thèmes et messages parlent et rapide à ceux pour qui il faut plus de temps pour les assimiler. En ce sens, la lenteur ressentie est peut-être voulue (et bienvenue pour certains). Notons également le décalage notoire entre Réalité et son précédent long métrage au niveau de la musique. Ce n’est un secret pour personne mais la bande originale composée par Mr Oizo dans Wrong Cops aidait grandement au rythme du film, hors ici, la composition est assez minimaliste et ne semble pas émaner de Dupieux lui-même. On n’y entend une seule sonorité tournant en boucle tout au long du film sans jamais changer de rythme.


En ce sens, la musique fonctionne très bien avec l’aspect confus et fou de l’histoire qui, non contente de frôler le genre chorale avec des intrigues et sous-intrigues qui se croisent et s’entrecroisent, met surtout en place divers niveaux de réalité. Inception avait apporté la notion de rêve dans un rêve, Réalité apporte la notion de réalité dans la réalité, tous les cinéastes ne jouent pas dans la même cours. Et c’est là que toute la puissance du film prend forme car il faut reprendre toutes les interprétations du film depuis le début pour comprendre précisément ce que l’on regarde. Il s’agit d’utiliser et d’exploiter au maximum les ressorts scénaristique conventionnels des films psychologiques puis de les retourner de façon inhabituelle. Le genre de film qui finit tôt ou tard par vous retourner le cerveau.


En fin de compte, Réalité est un film très riche, joué par des acteurs très bons, qui fait énormément réfléchir sur le cinéma. Il joue sur différents codes avec lesquels on construit un film pour le détruire puis le reconstruire et ainsi de suite jusqu’à trouver le résultat le plus proches de celui attendu. Le film n’est pas dénué d’humour malgré tout, même si les références sont dissimulées et plus discrètes que dans ses précédents films. Toujours est-il que le réalisateur revient chaque fois en grandes pompes et propose constamment une expérience du cinéma que se démarque sans cesse à la fois de ce qu’on nous propose en temps normal mais aussi de ce qu’il fait lui.

Notry
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le 7 juin 2015

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