Dimanche 19 novembre 2023. Deux éminents critiques du Masque et la plume se disputent à propos de la dernière comédie de Mona Chokri. Pour Pierre Murat, ce film n'est qu'un "ramassis de clichés" alors que pour Jean-Marc Lalanne il les transcende intelligemment. Bien qu'assez réservé sur La femme de mon frère, précédent opus de la Canadienne, je décide de me faire ma propre opinion dès le lendemain. Je trouve péniblement une place dans la petite salle du Lumière Bellecour à Lyon, pleine comme un œuf un lundi soir. Voilà déjà qui fait plaisir.
Mon verdict ? Tous deux ont raison : Jean-Marc Lalanne au début, Pierre Murat ensuite. Rembobinons.
Simple comme Sylvain s'ouvre sur un dîner entre amis, qui tchatchent abondamment. Me voilà revenu dans Le Déclin de l'empire américain. On ne parle pas de sexe pourtant ici mais de sujets élevés, tels que l'écologie, la voracité humaine, le destin qui sera le nôtre : on est chez les intellos. Un couple ne tarde pas à ressortir, Sophia et Xavier. Ils font chambre à part, chose vue comme une bizarrerie chez nous mais banale au Québec : un chouette plan l’exprime. Leur relation respire plus la complicité que l’érotisme : tout au plus s’emoustille-t-on en évoquant l’adultère possible avec l’une des femmes de la soirée. On est vite entré dans le vif du sujet puisque Xavier ne sera pas disponible pour recevoir l'ouvrier qui doit retaper un chalet que le couple vient d'acquérir dans les Laurentides. Xavier précise qu’il ne se sent pas meilleur que Sophia pour aborder ces questions : voilà un beau spécimen d’homme "déconstruit", qui plairait à Sandrine Rousseau.
Monia Chokri interroge ce nouveau dogme venu de la tendance féministe woke : c'est bien joli, nous dit-elle, mais les femmes veulent des hommes, des vrais, des durs, des tatoués. Tout le portrait de Sylvain, physique et chemise de bûcheron. En écoutant Still Loving You, le power slow de Scorpions sur lequel elle dansa dans sa jeunesse, Sophia est prise d'une bouffée de nostalgie. Serait-elle passée à côté de quelque chose en côtoyant le milieu intellectuel qui est le sien ? Plus largement, l'évolution des moeurs n'aurait-elle pas fait abstraction du corps, fuyant la part animale qui est en chacun de nous ? Peut-être faudrait-il revenir aux années 70, à cette fameuse libération sexuelle qui a mal tourné ? Ce n'est pas innocent si le film suinte le temps du Power Flower, par cette image et cette B.O. datées, par la présence discrète des téléphones portables (on se parle, on ne s'envoie pas des sms), par l'usage immodéré du zoom lui aussi en vogue à cette époque, jusque dans la police de caractères utilisée sur l'affiche et au générique qui présente les acteurs en montrant leur photo comme on le faisait alors. Vintage, dirait-on dans le franglais honni là-bas.
Pour agrandir encore la perspective, Sophia, au prénom prédestiné, est prof de philo, à l'Université du 3ème âge en attendant de trouver mieux. L'occasion de confronter les théories diverses sur l'amour de Platon, Schopenhauer ou Spinoza avec la réalité que vit la quadragénaire.
"L'esprit est fort mais la chair est faible", a dit Saint Paul. Ce fameux samedi, Sophia ne va donc pas résister longtemps à l'appel des sens. Rien de nouveau depuis L'amant de Lady Chatterley, d'ailleurs expressément cité dans le film. Un cri primal au bord du lac, premier abandon de Sophia, une bière au bistrot, un retour dans le 4x4 du charpentier et l'affaire est dans le sac : Sophia se donne. "C'est moi qui te fait mouiller comme ça hein ?" lui lance le très cru Sylvain. "Oui... sûrement, oui". La réplique est savoureuse.
A l'instar de toute cette première partie. Car les clichés sont ici trop outranciers pour ne pas suggérer le second degré. Inventaire. Sylvain est costaud, barbu, tatoué, proche de la nature : en un mot bestial. Il a très logiquement un vocabulaire limité, émaillé d’expressions ploucs, et cite plus volontiers Sardou que Rimbaud. (Sardou, nouveau héraut de la plèbe telle qu'on aime la détester chez les intellos, celle qui a le tort d'être "de droite".) Sur fond de musique, façon clip, on assiste à la romance telle que la décrivent les contes de fées : ballade en forêt toute scintillante des chaudes couleurs de l'automne, dîner au resto cosy, feu de cheminée, étreintes torrides (plutôt bien filmées, focalisant sur les visages). Deux silhouettes s'embrassent comme sur les affiches de David Hamilton (un cliché qu'avait aussi utilisé Paul Thomas Anderson dans son réjouissant Punch Drunk Love). Monia Chokri pousse le bouchon suffisamment loin pour qu'on s'amuse de cette carte postale enchantée. De son côté, Xavier fait ce qu'il faut pour valoriser son rival : alors que ce dernier offre à Sophia des sous-vêtements sexy, son légitime rapporte un gros pavé haut perché intellectuellement. Xavier est délicat et respectueux lorsqu'il s'agit d'approcher sa femme, alors que Sylvain est direct, et ça c'est si bon lorsqu'on est avide de sensations fortes...
Comme le formule joliment Jean-Marc Lalanne, Sophia est déstabilisée par le constat qu'elle est tombée amoureuse d'un cliché. Par réaction, elle se remet en cause, tente de se convaincre que la différence culturelle n'a aucune importance, mais ça coince aux entournures. Elle est aussi tiraillée : il lui faudrait Xavier pour la conversation et Sylvain au lit. Elle agresse son Xavier qui s'est moqué d'un couple à l'apparence vulgaire croisé en forêt, couple qui s'avèrera être le frère de Sylvain et sa compagne. Elle prétend que le langage de son amant, ses fautes de syntaxe et la pauvreté de son vocabulaire, tout cela n'a aucune importance, mais elle ne peut s'empêcher de le corriger dès qu'il se trompe de mot. On le sait, c'est parfois dans la colère que les non-dits s'expriment : alors que Sylvain la soupçonne d'adultère pour une bête histoire de veste laissée sur un canapé, alors qu'il dénonce sa condescendance (juste parce qu'elle reste calme, j'ai vécu ça au Restos du Coeur), Sophia lâche une phrase vénéneuse sur Sardou et sur sa mère alcoolique qui croit aux extra-terrestres. Impardonnable. Séparation, dans la douleur. Puis retrouvailles, ouf, on pourra donc utiliser la laisse achetée par Sophia. (Un détail un peu too much.)
Tiraillement, donc. Le propos c'est bien sûr le déterminisme social appliqué au couple, sujet maintes fois traité au cinéma : citons notamment Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, qui donna deux beaux remakes, Loin du paradis de Todd Haynes et Tous les autres s'appellent Ali de Fassbinder. Citons aussi, parmi les réussites, Carol du même Todd Haynes, Two Lovers de James Gray, Pas son genre de Lucas Belvaux ou encore Match Point de Woody Allen. Monia Chokri choisit le ton de la comédie pour en donner sa version, pas si éloignée de ce qu'aurait pu faire Woody du temps où sa verve était encore intacte : toute la première partie, consacrée à la passion amoureuse, est une réussite.
C'est après que ça se gâte, pour nos deux tourtereaux comme pour le film. Car, alors que la cinéaste montre, classiquement, combien il est ardu de transformer un conte de fées en amour durable, le second degré devient beaucoup moins net. A minuit, le carrosse s'est transformé en citrouille, rompant le charme. L'ironie disparue, ne reste, comme le prétendait Pierre Murat, que la caricature : une scène de repas dans la famille de Sylvain qui répond à la même scène dans celle de Sophia (on parle des Ovnis dans la seconde, de l'art contemporain dans la première), un mec rencontré au supermarché qu'on met illico dans son lit (ben voyons...), une tentative de retrouver Xavier qui redonne, par sa conversation, le sourire à Sophia mais se révèle, bien sûr, incapable de l’emmener au septième ciel..
Et puis surtout, après les retrouvailles du couple Sylvain-Sophia, survient la scène catastrophique de l'anniversaire. Là, Monia Chokri y va à la truelle : on y croise deux homos outranciers à mort ; un Sylvain qui, n'ayant pas les codes, ose dire que dans certains cas il est pour la peine capitale ; le frère de Sophia qui continue à ressasser son speech enthousiaste sur une installation d'art contemporain ; sa nana qui est une hyper woke aussi mal embouchée que blasée, exigeant qu'on la nomme "iel". Alors que la coupe est pleine depuis longtemps, Monia Chokri nous inflige une scène de demande en mariage à genoux totalement ridicule. Selon les deux critiques féminines du Masque, un moment à mourir de rire ? Vraiment ? A mes yeux, du cinéma comme La vie est un long fleuve tranquille : bien trop caricatural pour susciter le rire. Même le génial Monk's Dream qu'on entend en fond à la fin de cette séquence ne parvient pas à la sauver...
Après ce long ventre mou, le film se redresse, pourtant, in extremis : on retrouve le couple rabiboché, prêt à se marier donc, à l'avant de la voiture. Cette scène répond malicieusement à celle du début, entre Sophia et Xavier.
Alors que Sylvain recharge le véhicule en carburant, le regard de Sophia s'embue soudain : elle n'y croit pas, descend donc de la voiture après une ellipse (car Sylvain la dépose), se retrouve seule sous la neige, dont elle semble redécouvrir la sensation. Une fin subtile, en demi-teinte, totalement inattendue après l'avalanche de poncifs subie pendant une heure.
Pas si improbable finalement : à plusieurs reprises, Monia Chokri sait susciter l'émotion. Je pense au couple des parents de Xavier, avec cette femme désemparée de sentir que son mari lui échappe, victime d'Alzheimer : le propos est entre les rires et les larmes, et Sophia ne sait comment réagir à cette mise à nu inattendue. Je pense aussi à la scène où Sophia avoue à Xavier qu'elle a rencontré quelqu'un : il tente désespérément de jouer sur les mots, avant de s'effondrer. Je pense encore à la tristesse ressentie par Xavier après avoir imposé un coït à Sophia, restée de marbre. Ces moments graves s'incrustent avec naturel dans le ton général d'une comédie qui se révèle plutôt fine : évoquons le plat de lasagnes qu'on retrouve sur la table du second repas avec les parents de Xavier, les enfants intenables aussi bien chez les intellos que chez les ruraux, ou encore la transformation, dans le langage de Sophia, du mot switch en bon français suggéré par sa mère - clin d'oeil au combat que mènent les Québécois contre les anglicismes (dont on pourrait utilement s'inspirer chez nous). Nombre de bons mots font mouche et l'interprétation est impeccable, à commencer par celle de l'actrice principale, Magalie Lépine-Blondeau.
Le projet de Monia Chokri était ambitieux, le défi de taille. Je me disais la première heure : assez joli, mais va-t-elle pouvoir tenir ce fil-là pendant près de deux heures ? Non, hélas. Comme La femme de mon frère, ce nouvel opus de la Québécoise convainc souvent, amuse parfois mais n'emporte pas totalement l'adhésion. Une fois de plus, Le Masque en a fait un peu trop. J’écris de ce pas à l’émission pour le dire.