L’ombre d’un sourire qui n’appartient plus à personne

La nuit spatiale n’a jamais été aussi dense que dans ce film où les étoiles semblent moins guider que dissimuler, comme si l’univers lui-même hésitait à offrir un chemin à celui qui prétend devenir une légende. Solo : A Star Wars Story avance ainsi, à tâtons, porté par une promesse paradoxale : raconter la naissance d’un mythe en le dépouillant de ce qui le rendait insaisissable. Et dans ce geste, il y a déjà quelque chose de fragile, presque mélancolique, comme une mémoire qui se recompose trop vite pour rester fidèle à ses propres zones d’ombre.


Le projet intrigue d’emblée, non par son audace narrative — l’univers de Star Wars a depuis longtemps exploré ses marges — mais par l’absence des grandes forces mystiques qui structuraient ses récits. Ni Jedi ni Sith ici, seulement des contrebandiers, des mercenaires, des silhouettes qui survivent dans les interstices d’un Empire tentaculaire. Cette désertion du sacré aurait pu ouvrir un espace neuf, plus rugueux, plus terrestre. Par moments, c’est le cas. Le film respire alors autrement, plus bas, plus près de la poussière et des moteurs qui toussent, comme si la galaxie retrouvait un poids, une inertie presque organique.


La mise en scène de Ron Howard cherche une forme d’efficacité classique, presque rassurante. Les cadres sont lisibles, les trajectoires claires, le montage ne trébuche jamais vraiment, préférant la continuité à la fracture. Mais cette rigueur, si elle garantit une certaine tenue, bride aussi toute fulgurance. Là où l’on attendrait des éclats, des surgissements visuels capables de redéfinir l’espace — un plan qui s’étire, un silence qui pèse, un hors-champ qui inquiète — le film préfère le confort d’un récit qui ne veut surtout pas perdre son spectateur. Il y a bien quelques trouées, notamment dans les séquences ferroviaires ou dans l’obscurité poisseuse de certaines planètes, où la lumière semble se battre pour exister. Mais ces instants restent comme isolés, incapables de contaminer l’ensemble, comme si chaque audace était aussitôt ramenée à l’ordre.


La question du visage est centrale. Comment habiter celui de Harrison Ford sans s’y brûler ? Alden Ehrenreich ne cherche pas à imiter frontalement, et c’est sans doute ce qui le sauve. Il propose autre chose, une jeunesse encore indécise, une insolence qui manque parfois de tranchant, presque trop appliquée pour être vraiment dangereuse. Pourtant, malgré ses efforts, une absence persiste, presque spectrale. Ce n’est pas seulement une affaire de charisme, mais de densité. Ford imposait un silence entre ses répliques, une manière d’habiter le cadre en creux, de laisser affleurer une fatigue, une ironie sèche. Ehrenreich, lui, remplit, parle, agit, mais laisse rarement advenir ce vide magnétique où naît la légende. Il incarne un devenir plus qu’une présence, et ce décalage, parfois, fragilise l’ensemble.


À l’inverse, Donald Glover, en Lando, semble comprendre instinctivement ce que le film peine à formuler : le plaisir du jeu, de la pose, du léger décalage. Chaque apparition introduit une respiration, une ironie feutrée qui donne soudain au récit une texture plus souple, presque musicale. On aurait presque envie de le suivre lui, de quitter Solo pour explorer cette élégance nonchalante qui glisse entre les situations, comme si le film, l’espace de quelques scènes, se souvenait qu’il peut aussi être affaire de style et non de simple trajectoire.


Le film s’éparpille parfois dans sa volonté d’expliquer, de justifier, de relier des éléments que l’imaginaire avait déjà magnifiés par le mystère. Cette inflation d’origines — tel objet, telle réplique, telle cicatrice narrative — finit par alourdir le geste. Tout devient fonctionnel, comme si le passé devait être minutieusement archivé au lieu de rester une zone d’ombre, un territoire de projection pour le spectateur. Et dans cette obsession de la cause, le récit perd un peu de sa respiration, de sa capacité à suggérer plutôt qu’à démontrer.


Je me surprends pourtant à éprouver une forme d’attachement, discret mais réel, pour cette tentative imparfaite. Il y a quelque chose d’honnête dans cette manière de ne pas chercher à rivaliser frontalement avec la mythologie centrale, mais de s’en écarter modestement. Certains moments, presque anodins, fonctionnent alors par leur simplicité : un regard échangé dans la pénombre, un moteur qui gronde avant de s’élancer, un silence suspendu entre deux trahisons. Là, le film touche une vérité plus fragile, moins spectaculaire, presque intime.


Mais l’ennui n’est jamais très loin. Non pas un ennui massif, écrasant, mais une lente érosion de l’attention, comme une fatigue diffuse qui s’installe sans prévenir. Le rythme, pourtant soutenu en apparence, manque de véritable tension interne. Les scènes s’enchaînent avec compétence sans toujours produire de nécessité dramatique. On regarde, on suit, mais rarement on brûle, rarement on est emporté par une urgence véritable. L’aventure devient un trajet plus qu’un vertige, une suite d’étapes plutôt qu’une dérive.


La photographie, souvent sombre, parfois presque étouffée, participe de cette impression ambiguë. Elle donne au film une texture plus sale, plus minérale, mais semble aussi retenir la lumière au lieu de la sculpter. Les visages se perdent dans l’ombre, les décors peinent à imprimer durablement la mémoire, comme si l’image elle-même hésitait entre révélation et effacement. Cette pénombre constante, si elle installe une ambiance, finit aussi par uniformiser les sensations.


La musique, composée par John Powell à partir de thèmes esquissés par John Williams, accompagne le récit avec un professionnalisme indéniable, sans jamais vraiment s’imposer. Elle soutient, souligne, parfois enveloppe, mais peine à imprimer une signature durable, comme si elle restait elle aussi en périphérie de la légende qu’elle convoque, comme si elle refusait de prendre le risque d’un motif qui persiste au-delà du générique.


Reste cette idée persistante : raconter Solo avant qu’il ne soit Solo, c’est peut-être déjà le trahir un peu. Le mystère de certains personnages tient à ce qu’ils échappent au récit, à ce qu’ils surgissent sans passé explicite, déjà chargés d’une histoire invisible. En cherchant à combler ces blancs, le film remplit mais n’élargit pas. Il dessine des contours là où l’on aimait deviner des abîmes, il nomme ce qui gagnait à rester flottant.


Et pourtant, dans ce geste imparfait, quelque chose subsiste, une étincelle modeste mais sincère. Peut-être est-ce cela, au fond, que ce film raconte malgré lui : la difficulté de devenir une icône quand on est encore trop proche de la matière, trop englué dans les causes et les conséquences. Solo n’est pas encore une silhouette découpée dans la nuit, il est un corps qui tâtonne, qui s’agite, qui cherche sa place sans vraiment comprendre ce qu’il deviendra, et cette hésitation même, parfois, touche plus juste que les démonstrations de bravoure.


Alors le film s’achève comme il a commencé, dans une lumière incertaine, et ce qui demeure n’est ni l’éclat d’une grande réussite ni la déception d’un échec franc, mais une sensation plus trouble, plus diffuse. Comme un sourire esquissé dans l’ombre, dont on ne sait plus très bien s’il annonce une légende à venir ou s’il en marque déjà la limite, suspendu quelque part entre la promesse et son propre épuisement.

Kelemvor

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