Le nouveau The Crow s’avance d’emblée comme une ombre mal renseignée sur sa propre origine. Il adopte les atours du deuil, la posture de la gravité, le maquillage du désespoir, mais rien ne circule vraiment sous la surface. Le film ne naît pas d’une nécessité intérieure, il procède par mimétisme, par désir de réactiver une icône plutôt que d’en éprouver la brûlure. À la différence du long métrage de 1994, qui surgissait comme une plaie encore ouverte dans le cinéma américain, cette version réalisée par Rupert Sanders semble arriver trop tard, ou trop prudemment, dans un monde qui a déjà tout digéré de ses figures gothiques, de leurs plumes noires et de leurs promesses de vengeance.
La première impression est celle d’un film qui se regarde faire, qui s’observe en train d’endosser un costume trop ample pour lui. Chaque plan semble vouloir signifier sa noirceur, sa pesanteur, sa prétendue profondeur, mais le cadre reste figé dans une neutralité léchée, presque publicitaire. La caméra glisse plus qu’elle ne s’aventure, accompagne plus qu’elle n’attaque, souligne sans jamais entailler. Elle refuse le heurt, l’angle mort, la dissonance. Là où le The Crow d’Alex Proyas travaillait la frontalité blessée, l’excès de contrastes, le clair-obscur comme champ de bataille, le découpage presque expressionniste d’une ville devenue pur cauchemar mental, cette relecture contemporaine se réfugie dans une esthétique de clip funèbre, saturée de ralentis, de néons froids et de textures numériques, comme si la nuit n’était plus qu’un filtre interchangeable parmi d’autres.
Le plus troublant n’est pas tant l’absence d’invention que la manière dont le film évacue toute dimension mythologique. Les comics de James O’Barr, traversés par une violence sèche, presque abstraite, nourris d’une mélancolie poisseuse et d’une poésie macabre sans coquetterie, sont ici réduits à une trame anecdotique, simplifiée jusqu’à l’os. Le récit de la vengeance ne s’élève jamais au rang de rituel. Il reste coincé dans une dramaturgie fonctionnelle, linéaire, sans mystère, sans véritable rapport au sacré ni à la mort. La figure du revenant devient un simple dispositif narratif, vidé de sa charge symbolique. Le corbeau n’est plus un passeur entre les mondes, un totem chargé de douleur et de mémoire, seulement un logo que l’on déplace d’une scène à l’autre.
Ce déficit d’âme se cristallise dans l’interprétation centrale. Bill Skarsgård, pourtant capable ailleurs d’intensités inquiétantes et de fragilités dérangeantes, semble ici prisonnier d’un rôle écrit à gros traits, sans respirations ni véritables zones d’ombre. Son corps est exposé, tatoué, offert à la caméra comme un objet esthétique, mais rarement comme un territoire hanté. La douleur est mimée, la rage chorégraphiée, l’amour résumé à quelques gestes convenus, souvent soulignés avec insistance par la mise en scène. Rien ne déborde. Rien ne menace réellement le cadre. Là où Brandon Lee irradiait d’une présence spectrale, oscillant sans cesse entre la douceur brisée et la fureur incontrôlable, cette incarnation nouvelle reste monolithique, opaque, presque décorative, comme si le film craignait la faille autant qu’il la convoite.
La mise en scène accompagne cette impression d’inertie. Le découpage privilégie l’efficacité immédiate au détriment du rythme intérieur. Les scènes d’action, nombreuses et ostensiblement brutales, s’étirent sans tension réelle, comme si la violence n’était plus qu’un passage obligé, vidé de son pouvoir cathartique et de sa dimension tragique. Les corps tombent, se relèvent, s’affrontent encore, mais sans que jamais le montage ne parvienne à instaurer une pulsation, un sentiment d’urgence ou de désespoir. La musique, envahissante, cherche à combler les silences au lieu de les creuser. Elle impose une émotion préfabriquée là où le film aurait eu besoin d’espace, de respiration, de creux véritables, de moments suspendus où la mort pourrait enfin peser.
Même la ville, pourtant cœur battant de la mythologie The Crow, apparaît comme un décor générique, privé de texture et de mémoire. Elle n’est plus cette entité malade, pluvieuse, presque vivante, mais un assemblage de lieux interchangeables, éclairés avec application, jamais avec nécessité. Le film ne parvient pas à faire de son environnement un prolongement de l’état mental de son héros. Tout reste extérieur, illustratif, comme si l’univers n’était qu’un fond d’écran soigné, incapable d’absorber la tragédie qu’il est censé contenir.
Ce The Crow échoue surtout parce qu’il ne croit pas vraiment à son propre désespoir. Il en reproduit les signes extérieurs, les codes visuels, les attitudes attendues, mais sans jamais accepter la radicalité de la perte ni la noirceur absolue qu’elle suppose. Le film reste sage, calibré, soucieux de son image et de sa lisibilité, incapable d’assumer la part de laideur, de maladresse, de violence émotionnelle brute qui faisait la force du matériau original. Il ne convoque pas les fantômes, il les cite poliment, à distance.
Au fond, ce n’est pas tant un mauvais film qu’un film inutile, au sens le plus triste du terme. Un objet qui circule dans un présent saturé de reboots et de résurrections tièdes, sans rien apporter à la légende qu’il prétend prolonger. The Crow version 2024 ressemble à un mausolée trop propre, trop éclairé, où l’on aurait oublié d’enterrer quoi que ce soit. Le corbeau bat encore des ailes, mécaniquement, mais le ciel est vide, et la nuit, désormais, ne répond plus.