Ce court-métrage est difficile, glaçant et terrible et peut déranger beaucoup de spectateurs mais il porte en germe toute la sève, tout ce qui fait le grincement lynchien, infusé a posteriori dans chacun de ses longs-métrages à venir.
The Grandmother (1970) - après Six Figures Getting Sick (1966) et The Alphabet (1968) - est la première œuvre visuelle de Lynch, en termes de longueur. Si les deux formats précédents étaient de très courts-métrages, celui-ci annonce peut-être le développement et l’enracinement du goût de Lynch pour le cinéma comme opportunité de produire des peintures mouvantes. Sortent alors de terre plus que jamais auparavant, son style, sa noirceur, sa thématique, son appétence à la traite des tourments.
D’ailleurs, The Grandmother et son travail sur l’enfance est en soi une exception (du moins à ma connaissance) par le choix de son motif.
Photo de famille
On assiste donc à l’accouplement fangeux de deux géniteurs-chiens, aboyeurs et méchants, qui fait émerger du limon un enfant pâle, immédiatement abducté aux bras aimants qu’il mérite. Son nom est Mutt, seule interjection que glapissent tour à tour ses parents, seul phonème intelligible au spectateur. Mutt, du reste, est singulier à l’image en cela qu’il se distingue par le port d’un costume noir complet, qu’il vêt à son réveil, et qu’il portera jusqu’à la fin du court-métrage. Ses parents eux, seront toujours habillés comme s’ils traînaient dans les mêmes vêtements du matin au soir, sans-manche blanc-sale, peignoir et bigoudis. Mutt est incontinent, et par-là, il fait naître à l’écran la seule tâche de couleur, orange, témoin implacable de sa défaillance. Son père le happe, le tire et le plonge - tête première - dans son lit souillé. Le spectateur remarquera le contraste des mouvements du garçon dans les bras immobiles de son père, il se débat, et l’effet est remarquable. Son visage frotte contre le matelas, et le sound-design d’Alan R. Splet nous fait entendre les frottements de la pierre contre la pierre.
Mise en terre
De cette avanie, il plante au centre même de son lit, une graine. Elle pousse en un être végétal monstrueux, difforme, suintant, tout à l’image de l’humiliation subie, et des châtiments qu’il reçoit. Cette graine cependant, arrosée consciencieusement par le petit, accouche d’une grand-mère replète, calme et souriante (grande exception), au contact de laquelle Mutt se découvre sa compétence à être aimé. Mutt sourit, à son tour, enfin. Ainsi se poursuit le court-métrage, Mutt et The Grandmother jouent quand l’enfant remonte dans sa chambre, Mutt souffre quand il est avec ses parents – la scène du dîner est d'ailleurs excellente, et finit par projeter de les tuer. On remarquera d’autre part l’étalement continuel de la couleur orange tout au long du film, témoignant conjointement de la poursuite de ses souffrances et de la négligence absolue dont il est victime. Hélas, les enfants ne sont pas des éponges, les immerger dans leur liquide et les presser ensuite ne les transforment pas non plus.
Résolution
Naturellement, la grand-mère vient à mourir en sifflant – appel canin toujours, pressentiment malheureux qui résonne aux oreilles du garçon et qui le pousse à chercher son père, qui le rejette une fois encore et se moque avec sa femme des supplices de son enfant. Tout finit alors au cimetière, la grand-mère et Mutt se faisant face, mais aucun sourire n’est exprimé. Elle est assise et semble contrariée de le voir là : Mutt s’est tué.
Visuels et inspirations
Esthétiquement parlant à présent, on peut tout à fait retrouver l’obscurité de la peinture de Francis Bacon, son enfermement, sa douleur, son malaise. On citera l’Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Vélazquez (1962), Figure in a landscape (1945), Head I (1948) ou encore Figure with Meat (1954) qui inspire très certainement le fond d’image, et l’ensemble du court-métrage. Mais d’un point de vue plus large, le spectateur amateur de courts – car ce n’est pas la taille qui compte (pardon) – y retrouvera peut-être ici et là, les motifs singuliers de Meshes of the Afternoon (1943) de Maya Deren, l'abandon et l’immersion dans le rêve ou plus précisément dans ce qui est rêvé. Voire les mouvements erratiques de Neighbours (1952) de Norman McLaren ou, comme le mentionne Tim Maloney à qui je dois beaucoup pour cette critique, Heaven and Earth Magic (1962) d'Harry Smith.
J'aimerais rajouter ici que d'autres liens peuvent être faits avec d'autres œuvres, et notamment à l'oeuvre picturale de Zdzisław Beksiński - lui-même assassiné.
Je conseille pour conclure, ce petit bout de (cauchemar) film, à tous les amateurs ou jeunes initiés de la noirceur, de l'oeuvre cinématographique, du grincement de David Lynch.
(8.5/10)