Il y a assurément du Julien Gracq dans Waiting for the Barbarians, depuis son héros solitaire jusqu’à cette forteresse perdue dans les sables et située à la frontière d’un ailleurs qu’il faut combattre au nom de la civilisation, du sempiternel combat que livre la civilisation à la barbarie. Et l’intelligence du long métrage consiste à mettre en scène un manichéisme affiché pour mieux le ternir, l’endommager à mesure que les protagonistes perçoivent leurs actions et leurs désirs depuis une focalisation tout autre, à l’instar de ce martyr d’une cause et d’un peuple qui apprend, alors qu’une femme le rase, que celle qu’il a aimée et chérie ne lui portait qu’une affection mêlée de crainte et de souffrance. Un plan, d’ailleurs, insiste sur la proximité momentanée du magistrat avec le colonel Joli : aveuglé par le soleil, il place la main devant le front pour reposer ses yeux, rejouant sans le savoir les lunettes d’un Johnny Depp glaçant et monstrueux.
Le film cultive les phénomènes d’échos, de rectification, de compréhension tardive parce qu’il est avant tout un film sur le point de vue et sur l’aveuglement de l’homme devant son action. Il ne saurait y avoir de héros dans le désert, là où rien ni personne ne fait l’histoire, là où même l’histoire ne se fait pas. Le désert, c’est la métaphore de l’action humaine ; l’histoire, un mirage fort d’images héroïques qui poussent les individus à se dépasser, à marcher dans les pas de Celui qui s’est sacrifié pour ses semblables. Dans cette relecture cynique et désabusée de la Passion du Christ, Ciro Guerra injecte également la beauté du démon : l’iris noir de Depp, la coupe de cheveux impeccable de Pattinson, des beautés figées dans des costumes impeccables, voilà un personnel autant monstrueux que séduisant qui finit décoiffé, maladif, contraint de prendre la fuite sous les projectiles de la foule.
Waiting for the Barbarians travaille au corps la relativité de la notion de barbare et de barbarie, filme l’horizon au-delà du camp comme un immense point d’interrogation depuis lequel semble gronder un orage qui jamais n’éclate. Guerra signe un film intéressant sur l’incapacité de l’homme à sortir de son aveuglement et ses dogmes, sur son incapacité à saisir la réversibilité des signes que lui renvoient le monde et ses semblables, à l’instar de cette inscription gravée sur du bois et qui, selon le contexte et l’orientation de la planche, peut dire « guerre, vengeance, justice ».