De l'Istanbul d'Uzak, Nuri Bilge Ceylan a migré de plus en plus vers l'est et les steppes anatoliennes au fil de ses films jusqu'à s'y installer définitivement avec Winter Sleep. Son cinéma n'a quand à lui pas changé de cap mais n'a cessé de se perfectionner. Le cinéaste turc arrive à consécration : un chef d’œuvre de plus de trois heures et, forcément, une palme d'or.


Au fin fond de la région lunaire du Cappadoce, Aydin, comédien à la retraite, se terre dans son hôtel troglodyte en espérant trouver l'inspiration pour écrire. Il y vit avec sa sœur divorcée et sa jeune épouse. Cet hiver-là, l'hôtel Othello deviendra le théâtre de ses tourments familiaux. Sur plus de trois heures Nuri Bilge Ceylan construit de longues scènes dialoguées, majoritairement de conflits. Comme chez Tchekhov ces longues conversations recèlent des blessures cachées et révèlent la véritable nature des personnages. Comme dans La Mouette, c'est entre les lignes que l'on distingue la solitude des personnages.
On invoque aussi beaucoup Bergman en parlant de Winter Sleep, pour l'intensité de ses dialogues sans doutes. Mais ce qui en fait un chef d’œuvre, c'est cette inexplicable fascination que l'on éprouve pour les états d'âmes de ces personnages dont les disputes posent des questions universelles. Les trois heures passent sans une once d'ennui, ce qui est une prouesse en soi pour un film qui ne sort que rarement du cadre d'un petit hôtel.

Si le fond est aussi prenant, il en doit beaucoup à la forme. On connaissait la beauté de la mise en scène de Nuri Bilge Ceylan, toujours dans la contemplation, faisant interagir son décor avec les personnages. Ici l'entreprise est poussée jusqu'à son paroxysme. L'intrigue quitte très rarement l'hôtel, faisant de cette grotte nichée dans la pierre un acteur à part entière dans les déchirements des personnages.
Cette fois-ci Ceylan apporte encore une touche supplémentaire à la beauté formelle de ses films. La neige que l'on croirait tout droit sortie d'un roman d'Orhan Pamuk, qui recouvre petit à petit ce désert anatolien, ajoute une dose de surnaturelle et de poésie à cette histoire. Le tout ambiancé par un air de Schubert. Pris par cette beauté de chaque instant, notre esprit s'apaise tandis que notre tête s'interroge avec passion sur le sens de la vie de ce riche retraité, parfois un peu trop aveuglé par sa supposée supériorité intellectuelle.


Palme d'or un peu évidente, certaines mauvaises langues diront même clichée. Mais on ne peut qu'admettre que Nuri Bilge Ceylan méritait sa récompense suprême. Pour son œuvre, et surtout pour ce film qui n'a rien d'un cinéma plombant mais qui étonne plutôt pour sa fluidité incroyable sur plus de trois heures.
JimAriz
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le 16 août 2014

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