The tanned
Saison 1 :Voilà une série qui n'a pas fait grand bruit à sa sortie et qui est pourtant riche d'une écriture assez unique. En cette période de disette, où toutes les séries sont standardisées,...
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le 14 déc. 2022
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Mes premiers souvenirs de Vikash Dhorasoo remontent à l'époque où il faisait ses débuts en D1 de football, au Havre. Une équipe jeune, un centre de formation réputé. Il était reconnaissable tout de suite par rapport aux autres joueurs : petit, les jambes arquées, virevoltant et un physique rare dans le football français. Un faciès indien ou pakistanais, qui rappelait le hollandais Aaron Winter. Bon on savait pas qu'il était Mauricien, on s'en foutait. Il était bon. Tellement bon qu'il a tapé dans l'œil du grand Lyon.
A l'époque, les joueurs étaient moins sollicités par les médias. La coupe du monde 98 n'avait pas encore starisé les joueurs - les micros ne se tendaient systématiquement devant le moindre jeune à gros potentiel - qui se contentaient de bosser et de la fermer. Pas de réseaux sociaux pour partager ses goûts culturels ou sa sensibilité politique. On le prenait pour un joueur lambda, il n'était pas encore étiqueté intello du foot par So Foot ou les Inrocks. Et c'est vrai que comparé à d'autres collègues, Vikash Dhorasoo présentait bien.
Un look élaboré qui fait vaguement penser à un compromis entre Prince et Jason Schwartzman. Il parle normalement, et cela le place dans la catégorie "intello" du foot français, catégorie très restreinte car elle ne comprend que Gourvennec, Socrates (pas le grec hein) et Cantona. "Intello du foot" est une expression trompeuse, car ça ne veut pas dire qu'il est intelligent. Ça veut dire qu'il dit des conneries comme tout le monde, de manière intelligible, sans trop de faute de syntaxe. Donc, on a ce personnage singulier, à l'opposé des Ribery, Papin et autres Franck Priou, qui nous propose ses mémoires. Il doit avoir des choses pertinentes à raconter Vivi.
En tant que fan de foot, de ciné et de rock, issu de la classe moyenne de banlieue parisienne, je devrais adorer Vikash. Mais son livre créait une nouvelle distance avec lui. Il confirme l'image qu'il s'est construite depuis une dizaine d'années sur les plateaux télé. Celle d'un type autocentré, égoïste, insatisfait et envieux. Pire un type qui aime se conforter dans la position de victime, et ce même s'il appartient dans les faits à la classe dominante occidentale depuis qu'il a 18 ans. Il se cache bien derrière ses origines pour expliquer qu'il est de "notre côté", celle des gens normaux, mais c'est un argument qui ne semble pas le convaincre totalement lui-même. Il assume sa mentalité de "perso" comme on dit dans le foot. Mais ce perpétuel auto-analyse rend la lecture du livre pénible.
La chouinerie élevée au rang de geste technique.
Si vous vous rappelez "Being John Malkovich" et de la scène où Malko expérimente la petite porte vers son cerveau, et qu'il se retrouve entouré d'une foule de lui-même qui ne savent dire que "John Malkovich", la lecture de "Comme ses pieds" procure un effet un peu semblable. Cette expérience terrifiante pour tout le monde, ne semblerait pas si pénible pour un type comme Vikash. Parce qu'il n'est question que de broutilles autour de lui. Est-ce pour ne pas trahir les secrets de vestiaire qu'il est aussi avare en anecdotes intéressantes sur sa vie de footballeur pro ? Ou est-ce parce que les autres ne l'intéressent pas ? Maintenant que je situe le bonhomme c'est clairement la seconde option.
Dhorasoo a rencontré des dizaines de grands joueurs, il a joué à Lyon, à Paris, à Bordeaux, au Milan AC ou en Bleu. Il a croisé des JM Aulas, Pauleta, Zidane, Maldini, Berlusconi... Il n'en garde strictement rien dans son livre. C'est même pas que l'on attente d'infos sordides ou de révélations sur les crasses du milieu, mais juste un point de vue de l'intérieur et malin sur ces personnages, sur ce métier si particulier où la langue de bois est généralisée, et que les principaux acteurs sont bien souvent en peine de décrire. Et on a rien de tout cela, avec "Comme ses pieds". Même avec un joueur réputé "différent", plus sensible, plus observateur, plus cérébral.
Vikash ne veut partager que ses états d'âme. Ses frustrations infantiles, "je joue", "je joue pas" "j'ai pas envie de jouer" "je suis blessé, j'ai mal mais je joue quand même" "je suis blessé je suis content de pas jouer, mais j'en veux à mon entraîneur de pas me faire jouer" (l'EDF avec Domenech, tout un sketch) etc.... Son passage au Milan se limite à regretter le fait que Maldini ne rentre pas dans l'exercice de toro quand il perd un ballon... On a un insider potentiel pour nous parler avec une vision personnelle de ces ballons d'or des années 2000 (Kaka, Shevshenko), des plus grands champions de l'histoire du foot (Maldini, Cafu, Pirlo, Ancelotti etc...), et on a droit qu'à des considérations dérisoires sur les statuts des joueurs que n'importe quel observateur normal serait susceptible de dresser. Et ses motifs de fierté montés en épingle "Seedorf m'a félicité pour mon match" sont bien dérisoires et ne devraient même pas être mis sur le tapis par un joueur trentenaire qui fait le bilan de sa vie. Aucun mot sur ses coéquipiers, Vikash était plus collectif sur le terrain que devant une page blanche. Le seul truc pertinent qu'il souligne, c'est que ce sont deux défaites qui lui donnèrent ses plus grandes émotions de footballeur : Le Milan AC - Liverpool, au scénario improbable, et la finale de 2006, dont il fut le témoin privilégié. Deux matchs mythiques, il a au moins conscience de ça.
Schizophrénie.
Le joueur est schizophrène, Vikash veut nous attendrir en nous expliquant que le foot est un lien direct avec l'enfance, et qu'il l'aborde de cette manière : il veut jouer tous les matchs, il vit mal le fait d'être écarté. Mais des fois il se trahit, notamment quand il raconte un match de Lyon, où il dit se plaire sur le banc (?!). Il n'a pas envie d'être aligné sur le terrain. Une fois entré en jeu, il dit explicitement "se cacher", de sciemment se mettre dans des lignes de passes impossible pour ne pas recevoir le ballon. Ce genre de confession est déconcertante, et alimente l'incompréhension. Oui l'humain est complexe, le footballeur, l'est donc aussi, mais j'ai lu quelques autobiographies de footeux, et c'est la première fois que je vois un type expliquer qu'il se cache et n'a pas envie de jouer. Tout en déplorant le fait que ses entraîneurs ne lui font pas confiance.
Sa schizophrénie le pousse à dire tout et son contraire. Sa position sur Zinedine Zidane est une belle illustration. Durant ses années d'activité, et même durant ses premières années de retraite, Dhorasoo n'avait qu'un vague mépris pour le ballon d'or français. Il l'avait mauvaise que Zizou soit revenu pour sauver l'EDF en 2006, qu'il soit venu lui voler son rêve. Il l'avait mauvaise qu'il soit l'idole d'une génération, il l'avait mauvaise qu'un type ne sachant pas aligner deux mots soit à la table du président de la République, quand lui qui va à des concerts de Jonathan Richman est relégué à la table des cancres avec Djibril Cissé et Sagna. Mais maintenant qu'il fait de la politique, Dhorasoo passe le plus clair de son temps à reluire le chibre de Zinedine (pardonnez-moi l'extrême vulgarité de l'image, mais je n'ai pas de comparaison plus juste à ce sujet). Il en vient à ne plus pouvoir s'empêcher de lui rendre hommage, sans arrêt, chaque interview est ponctuée d'une caresse dans les chev euh.. d'un compliment à Zizou...
Car Vikash fait de la politique, pas n'importe où, il est du côté des gens, à la LFI. Mais il faut dire que son bouquin ne respire pas l'amour des gens lambda. Ou alors ceux de son quartier, ceux de son enfance, de ses souvenirs. Car quand il a une occasion de montrer combien les gens qui lui parlent sont cons, ou chargés d'a priori sur les footballeurs, il ne se fait pas prier. Et au lieu de nous faire partager une histoire où il explique en quoi son interlocuteur se fourvoie sur les footballeurs à l'aide d'un discours argumenté, il nous raconte une histoire dans un bar où il donne involontairement raison à son interlocuteur en se montrant infect. Il trouve même le moyen de provoquer un type venu à la base dans un élan de sympathie, car il a un pote costaud à côté de lui qui pourra éventuellement le frapper si l'autre en face perd ses nerfs... Alors où il a très mal raconté la scène, ou c'est un vrai con.
Là où il est le plus énervant, c'est quand son idéologie politique lui fait faire analyser les vestiaires. Car s'il n'est guère disposé à décrire les champions qu'il a côtoyés, il n'a aucun mal à expliquer combien le vestiaire lyonnais était tenu par des suprémacistes blancs dignent du KKK. Le passage est assez comique, puisqu'on comprend entre les lignes que "la ségrégation" ne s'est pas effectuée par la couleur de peau mais par l'âge.
Mais Vikash veut montrer qu'il n'oublie pas d'où il vient, et refuse la proposition de rejoindre les tauliers car il préfère côtoyer "les jeunes noirs et les arabes de l'équipe". C'est son choix, mais pourquoi coller une grille de lecture raciale dans cet anti événement, si ce n'est pour chouiner derrière "à partir de ce moment là j'ai compris que j'aurais pas de poids dans le vestiaire". Il n'a pas voulu de poids car il a refusé une main tendue. Les vestiaires de foot sont tenus par les anciens, les tauliers qui comprenaient certes des joueurs blancs, mais aussi des noirs. Pourquoi dès lors parler de "garde blanche" et planter un décors d'apartheid dans un vestiaire réputé pour sa bonne ambiance ? Aurait-il apprécié l'appellation `` garde noire'' au sujet des jeunes du vestiaires ? Au regard de son histoire d'amour avec les indigénistes, il parlera plutôt de "garde racisée". Dhorasoo n'a aucun recul sur rien. Il nous livre des ressentis très faciles à balayer avec une lecture un brin attentive.
Le football est un "Je".
Le style : Au moins on sait que c'est bien l'auteur. Parce que c'est pas terrible. J'ignore pourquoi il a truffé le bouquin des mêmes phrases encore et encore (effet de style ?!), ce fameux dernier match au Havre, qu'il croit bon de rappeler "C'est le dernier match de la saison, j'ai joué tous les matchs de la première à la dernière minute"). 10 fois dans le livre ! Idem sur ses souvenirs liés au senteur de "curie et d'épice", qui sont les uniques détails qu'il garde de son quartier. Ce sont les boxeurs qui ont des problèmes de mémoire normalement.
Ses échecs sont toujours la faute des autres, d'un système (systémique !)... ainsi quand il se fait lourder du PSG, pour un niveau de jeu intolérable - je le sais, j'ai vu tous ses matchs, heureusement qu'il marque en finale de CDF contre l'OM - et pour un problème disciplinaire (son coach était encore plus pénible que lui), il se retrouve une journée au Pôle Emploi. Et là, il tente de tirer des larmes au lecteur, comme s'il avait bossé 3 ans dans une mine. Manque de recul difficilement compréhensible, d'autant qu'il a l'exemple de son père qui a trimé toute sa vie dans des conditions difficiles.
Mais Vikash aime se plaindre, le footballeur serait le maillon faible de l'économie du foot, selon son exprrtise. Plus mal logés qu'un pigiste à France foot ou un agent de joueur avec 2 clients ? Vraiment ? Oui ils touchent des millions mais ils doivent fermer leur gueule. Et ? Qu'a-t'il à dire de si important entre deux matchs de L1 ? La retraite s'est bien passée, il est libre de tenir les propos qu'il veut désormais. Et à part raconter de la merde sur Ibrahimovic à l'Equipe 21, se faire payer ses lapalissades par M6, je ne vois pas ce qu'il avait de si pressant à nous dire et que son statut de joueur lui interdisait. Les stars médiatisées s'en sortent souvent bien, et il en est une.
On peut jouer comme un cochon et faire du cinéma (Leboeuf, Cantona), on peut être animateur de télévision (Ginola), faire de la radio, être consultant, investir son blé dans 100 activités. Mais le footballeur pro est une victime, donc Vikash en est une. La plupart des joueurs de football qui n'ont pas eu son exposition et qui peinent après une carrière en Ligue 2, eux, ont du mal à joindre les deux bouts. Mais pas toi Vikash, footballeur, réalisateur, intervenant de plateau télé, homme politique, joueur de poker, noceur, donneur de leçon, tu ne l'es pas. Tu as essuyé des sifflets sur tous les stades, parfois mérités, parfois injustes, mais tu n'es pas Patrick Dewaere dans Coup de tête, même si tu le voudrais, même si tu t'en réclames. Franck Poupard ne s'est jamais plaint comme une influenceuse maquillage Youtube qui perdrait 15 abonnés pour des broutilles..
J'ai pas lu la bio de Rothen mais je pense qu'il y a moins de chouineries sur son statut de footballeur. Il se pourrait même qu'il propose une meilleure réflexion sur la vie de sportif de haut niveau. Un comble pour un type qui doit aller voir fast and furious 5 au cinéma et pour lequel l'intégrale de Calogero ne doit avoir aucun secret.
Créée
le 5 juin 2021
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