Il n'est pas, en France, dans le cercle étroit de l'histoire savante, de figure plus auréolée de mystère que celle d'Alphonse Dupront. Point de causerie mondaine et innocente autour des Croisades où ce nom supplante celui de René Grousset, ne franchit même le seuil d'une lèvre profane. Parfaitement inconnu du grand public, pas un historien, pourtant, ne l'ignore ou ne mesure, à des degrés plus ou moins variables, l'immensité de son influence, non seulement dans les disciplines étroitement encadrées de l'histoire ou de l'anthropologie religieuse, mais dans la pensée au sens plein de ce mot. Pensée qui, de mémoire abolie, s'est passionnément inquiétée de ce que fut et de ce qu'était appelé à demeurer l'Occident chrétien. Je croisais naguère cette figure, pour la première fois, dans La Chrétienté et l'idée de Croisade (1954), naïvement en vérité, désarmé, incapable d'en recueillir l'offrande brûlante, mais fasciné par les voies choisies pour y traquer, non la ruée furieuse de l'ost chrétien sous la harangue des barons et des légats, mais la Geste pèlerine dans ses ressorts affectifs et spirituels les plus obscurs, les forces irrationnelles, « paniques » qui, sur les chemins de Jérusalem, avaient jetées tant de foules anonymes, ardentes, dans une quête éperdue d'accomplissement, d'attentes, de salut.
La religion de Croisade est, dans son irrésistible création, œuvre eschatologique. La fin, l'avènement, le couronnement, c'est le débouché abrupt de la Croisade toute entière sur un autre monde que celui de la seule histoire. Il est incontestable que l'expérience collective des hommes est de sortir, dans leur plus magnifique procession d'être, au dehors du temps (…). Sortir qui est aussi entrer, acte double de l'ambivalence de l'eschatologie. L'eschate, c'est, dans l'attente, la certitude du passage (…). Passage de la nature à la surnature, de l'humain au divin.
Dans ces quelques mots, l'essence déjà, du langage dupronien, si particulier, rebutant parfois, entrelaçant volontiers l'aphorisme ramassé au débordement torrentiel, mais dont la systématique toujours allant et venant, trahit une méthode forgée dans l'expérience continue, à la croisée des disciplines. Quoique trempée dans un alliage unique, sa plume, encore, y apaise toutes ses forces latentes. C'est que La Chrétienté et l'idée de Croisade n'était que l'adaptation d'une leçon, celle d'un de ses premiers maîtres, Paul Alphandéry, qui transmit à l'élève un même intérêt pour la dimension sociale et psychologique du fait religieux. Carl Gustav Jung et Alain parachèveront ce triumvir dont le règne exercera sur l'écriture d'Alphonse Dupront une souveraineté définitive. Histoire, philosophie, psychanalyse, tel est le chaudron où bouillonneront ses idées et les formes qu'il choisira de leur donner. Le court extrait que je viens de citer en laisse d'ailleurs sourdre quelques notions-clés, que l’œuvre entière, finalement, mâche et remâche en permanence : croisade, eschatologie, sortie, attente, passage, surnature, autant de mots pour l'expression d'une seule réalité, commune à toute société humaine : le Sacré. La Croisade en fut une manifestation, certes éclatante, visible, tumultueuse, mais guère la seule. Pèlerinage, religion populaire, image, procession, culte des saints, topographie du sacré en sont d'autres, tout aussi pleines de cet extraordinaire où ne peinaient guère à basculer le chrétien d'antan comme celui qui, peut-être, vit encore parmi nous.
Du Sacré se dédie tout entier à la quête de cette sensibilité collective, dans son infini nuancier, et là encore, du moins pour le long essai qui en constitue la première partie, je n'étais guère plus armé, en vérité, qu'à ma première rencontre. Itinéraire, comme il se nomme lui-même, témoignage plus que sage labeur d'érudit, entreprise d'herméneutique, cet essai est une pensée en marche, foisonnante et dense, dont un large pan, je le reconnais sans honte, m'a souvent laissé sur le bord. Je restais tenu, malgré tout, par la langue et les visions surgies de ses innombrables inflexions, langue qui, dans la démarche d'Alphonse Dupront, a moins charge d'expliquer dans l'enchaînement des causes, les phénomènes historiques que de saisir à vif, et sur le temps long, une « énergétique humaine » particulière, le corps social chrétien dans sa quête inlassable de « plénitude de l'exister ». Il n'est que d'évoquer la Croix, écho du passage terrestre du Christ, image, pacte, signe d'élection, contenant tout entière l'histoire du salut, pour laisser émerger, obscurément, une voie de connaissance de ce que l'auteur nomme lui-même « psyché collective ». S'arrêtant un moment sur les fresques de la basilique franciscaine d'Arezzo, traçant l'histoire de la Vraie Croix depuis l'arbre même dont elle fut débitée, il travaille dans des pages saisissantes à restituer ce temps figé de l'Incarnation, mais réactualisé perpétuellement dans le rite, tout au long de l'histoire chrétienne. Temps figé de la Bible qui fut aussi pour les masses anciennes, fréquentation banale de l'extraordinaire :
Adam mourant, la légendaire reine de Saba, juifs retirant de la piscine probatique le bois de ce qui sera la croix rédemptrice, Empereurs de la geste de la Croix, tour à tour Constantin, Héraclius, ou Hélène, la découvreuse, à travers une rythmique à la fois religieuse et maîtrisée, ce qu'elle enseigne sans le moindre écrit légendaire, c'est dans l'entrelacs serré des épisodes, quelques-uns grandiosement étales, une continuité physique et glorieuse de la Croix, depuis l'arbre du péché originel jusqu'au retour triomphant à Jérusalem, des œuvres de l'empereur Héraclius, vainqueur de Chosroês, roi des Perses. Cosmogonie et histoire emmêlées, il ne s'agit, au gré de la modestie du titre, que d'une storia, c'est-à-dire d'un récit, mais la geste impose la Croix comme le signe sensible de l'unité de la création et de l'histoire des hommes : manifestement où se centre l'univers. En elle, l'histoire transcendée, car dans le brassage à plein souffle de l'image cosmogonique, du fait historique éployé avec violence et splendeur et d'un légendaire de rêve, où passent toutes les nostalgies des Orients, l'ensemble si puissamment ramassé se situe au-delà de cette temporalité, en un plain-pied d'éternité.
Ce n'est pas à dessein que j'ai choisi de mettre en exergue ce passage là, formidable parmi tant d'autres, car tout, finalement, dans l'itinéraire, est de ce tonneau-là. Je l'ai traversé moi-même comme un songe, sans m'appliquer forcément à en comprendre toutes les voies, me limitant à ce que l'estomac crispé de mon intellect me permettait de contenir. Autrement abordable est la seconde partie de l'ouvrage, rassemblant sous les rubriques de Croisade, Pèlerinage et Anthropologie Religieuse des articles qu'Alphonse Dupront, avait jadis éparpillé dans des publications peu commodes d'accès, et dont il faut reconnaître qu'ils rendent à sa pensée l'unité que je quêtais en vain dans l'itinéraire. Et là encore, prétendre en restituer toute la généreuse matière serait vaine gageure. Puis-je espérer seulement en tracer de vaporeux contours, si quelque bâton venait encore soutenir le train d'une course laborieuse ?
La notion de transfert, peut-être, ferait un bon appui – tenons-en fermement le pommeau sur les hanches – qui, innervant les champs d'application de sa pensée, permettrait d'en dégager une silhouette, je l'espère, peu ou prou intelligible : répétition dans le temps, sous d'autres formes et d'autres significations, d'un acte antérieur, mode de présence du passé dans l'histoire en marche, tel est, grossièrement formulé, le regard porté sur la Croisade et la survivance de son mythe dans l'inconscient collectif occidental. « Geste tumultuaire et triomphante » sous la plume des premiers chroniqueurs médiévaux, énergie brute cognant aux flancs du vase, de joie folle et de massacre, d'espérance eschatologique charriée par-dessus les bannières, elle est également et surtout marche au Salut sans cesse réitérée, reprise, rejouée, au-delà même du Moyen Âge qui l'a vue naître.
« Dans ses tentatives métaphysiquement toujours avortées, mais physiquement si souvent reprises, elle est l'une des gestes les plus magnifiques par où l'humanité tente sa sortie du temps de l'histoire », écrit l'auteur, qui note méticuleusement ses surgies abruptes ou ses présences larvées. Dans l'équipée folle d'un Christophe Collomb, les aventures missionnaires d'Amérique, les Guerres de Religions, la poussée de l'anabaptisme rhénan, les guerres camisardes, « le besoin eschatologique dépasse, dans ses manifestations historiques, et de beaucoup, la seule expression par la croisade ». Dans les lointaines régions du XVIIe siècle, même, où Campanella compose à l'adresse du roi d'Espagne, la nécessité de croisade est là, vive encore, qui oriente la mystique guerrière vers l'empire Turc, brûlant aux frontières de la chrétienté le tison de l'hérésie mahométane.
La monarchie universelle n'est qu'un temps nécessaire d'une dramatique plus totale (…). Atteint le terme de la succession des empires, c'est-à-dire le bout de l'histoire, il n'y a plus place que pour la parousie dernière, théophanique ou justicière. Accomplissement qui est l'aboutissement de la croisade.
Ces réflexions ont de quoi plonger, même les contemporains que nous sommes, dans un abîme d'inquiétudes métaphysiques, quand on pense qu'aujourd'hui encore, toutes les têtes sont tournées vers l'Orient et le drame sanglant qui s'y joue. Quelle part de l'inconscient collectif concourt encore à y projeter nos attentes ? Je laisse la question en suspens.
Il y a donc, dans les recherches d'Alphonse Dupront, une amplitude historique extrêmement large que commande ce souci d'atteindre dans ses invariances, ses récurrences, la spiritualité vécue. Rien d'étonnant à ce que le pèlerinage de Rocamadour, à la suite des croisades, soit immédiatement suivi de celui, ô combien tardif, de Lourdes. Enracinés dans la terre, rayonnant de sacralités « chthoniennes », foyers du miracle entériné, ils sont, l'un et l'autre, expression d'une marche vers une humanité renouvelée, « transmuée », quête du « passage » pour employer à nouveau une notion-clé de l’œuvre.
Volontairement, dans le droit de mon analyse, j'ai parlé selon nos raisons d'hommes. Mais je tiens que toute conscience de sacralités touche ces confins mystérieux où transcendance et immanence se rejoignent (...). Aucune étude de pèlerinage, de quelque niveau qu'elle se réclame, ne saurait en effet, à peine de vanité ou de rhétorique creuse, méconnaître cette réalité fondamentale que le pèlerinage est voie de Dieu et que ce qu'en lui le pèlerin accomplit, c'est une quête du « passage », passage transfigurant d'un monde à l'autre, avec, dans l'accomplissement des sacralités du pèlerinage, la certitude du « passage » en acte, et donc de la présence divine.
De nombreuses dimensions du pèlerinage sont alors étayées, qui témoignent d'une volonté de pénétrer, toujours, au fond des choses, sans fuir, si nécessaire, le concret et le prosaïque : rythme d'abord du pèlerinage, sa fixation calendaire, infusion dans l'attente des sacralités convoitées, leur délivrance dans le parcours entamé, bâton à la main. La prière psalmodiée dans la marche, offrandes et ex-voto déposés au seuil des temples, témoins sonores et matériels de l'échange entre le pèlerin et les lieux. Gestuaire encore de la rencontre, la marche circulante aux abords des sanctuaires, l'entrée dans le locus sacra, le baiser des autels, des porches et des colonnes... tant d'aspects constitutifs d'une pratique qu'Alphonse Dupront étend parfois, au-delà du cadre chrétien, la pradaksina indienne, le haji de la Mecque, le mecchédi iranien, conscient que la marche pérégrine plonge ses racines dans les âges les plus reculés de la civilisation humaine.
Depuis le miracle qui, souvent, consacre ces lieux de l'extraordinaire, l'auteur remarque qu'un certain émoi populaire en marque presque toujours le point de départ, que l’Église s'affaire ensuite à enferrer dans son orthodoxie, son diapason, lassée d'en avoir d'abord contesté la véridique éclosion.
Tout atteste que dans la société du pèlerinage (…), l'institution n'est pas maîtresse (…). Le besoin pèlerin des masses vient d'ailleurs (…). On sait par ailleurs qu'existent dans l'Europe d'aujourd'hui des lieux de pèlerinages non reconnus par l’Église, et dont certains attirent depuis des années des foules inlassablement fidèles. (…) Ainsi dans notre monde occidental, une différence de nature apparaît-elle avec évidence entre l'Eglise et la société du pèlerinage (…). L'une est proprement l'institution, avec son ordre stable, sa maîtrise du temps, sa sotériologie ; l'autre obéit à une pulsion de besoin sacral, qui cherche assouvissement et possession, en brut même un temps de fulgurance, portée par cette violence qui consacre.
Sans m'attarder sur les considérations, passionnantes elles aussi, autour de la religion populaire, j'aimerais conclure ici cette lecture, qui fut aussi une véritable expérience de pensée, par une double énigme. Énigme de l'objet même des travaux d'Alphonse Dupront, cet inconscient collectif traqué jusqu'à l'os, pétri d'irrationnel, d'absurdité, et dont la gangue n'est finalement jamais percée malgré les voies infiniment ramifiées que l'auteur n'a cessé de battre pour s'y porter au cœur. Énigme ensuite de l'auteur lui-même, dont l'emphase que j'ai peut-être mis à la présentation de ses travaux fait redouter quelque contre-sens sur l'homme qu'il fut parmi les historiens de son temps. Point d'éminence grise tapie dans l'ombre de sociétés savantes oubliées, mais au contraire, Alphonse Dupront fut l'exemple-type de l'homme de carrière, sans originalité particulière, si ce n'est l'excellence qui en constitue le signe le plus visible. Depuis l’École Normale Supérieure jusqu'à la présidence de l'Université Paris-Sorbonne, rien que de très classique pour un intellectuel parfaitement inséré dans les institutions de son temps. Énigme malgré tout parce que très peu de ses travaux ont bénéficié d'une publication de son vivant. Il y faudra sa mort en 1990 et l'initiative heureuse de Pierre Nora pour qu'enfin, Du Sacré, mais surtout Le Mythe de Croisade, thèse pionnière, se prémunissent contre l'oubli qui menaçait de les engloutir. Résonance étrange du mystère de l'objet, tout cela donne l'impression qu'Alphonse Dupront avait volontairement enfoui son propre travail, avouant d'ailleurs sans détour qu'il préférait à la fixité de l'écrit « la transmission de l'homme à l'homme, et, comme disait la vieille règle, par la bouche et par la main. Rien ne saurait en effet remplacer cette chaîne vive... » De quoi rajouter encore du mystère au mystère.